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Déserts médicaux : comment attirer les jeunes médecins ?

Trop de territoires sont aujourd’hui sous-dotés en médecins. Or les étudiants en médecine n’ont pas forcément envie d’aller s’y installer à la fin de leur cursus. Alors comment les y inciter ?

Déserts médicaux : comment attirer les jeunes médecins ?

5,4 millions de Français étaient sans médecin traitant en 2019, a révélé le directeur général de l’Assurance maladie dans un entretien au Généraliste, publié le 10 janvier 2020. Selon lui, certes une part d’entre eux – « plutôt jeunes et bien portants » – n’a pas cherché à en trouver un. Mais plus de la moitié était au contraire en recherche réelle.

Or, le médecin traitant est clairement la porte d’entrée dans le parcours de soins. C’est un véritable sésame pour accéder plus facilement à d’autres professionnels de santé, comme les spécialistes, ainsi qu’à de meilleurs remboursements. L’une des solutions est peut-être de réussir à convaincre de jeunes médecins d’aller s’installer dans des déserts médicaux après la fin de leurs études. Oui, mais comment faire ?

« Déjà, il faudrait peut-être arrêter de parler de « déserts médicaux », souligne Élisabeth Doineau, sénatrice de la Mayenne (UDI). C’est un terme qui fait peut-être le buzz mais il n’est pas très sexy. Ce n’est pas avec ça qu’on va attirer les médecins ! Si vous leur dîtes « venez dans mon désert médical », ils vont tout de suite s’imaginer leur salle d’attente pleine et le burn-out qui va en découler. Cela a de quoi leur faire peur. » Selon elle, on a également trop tendance à réduire ce problème aux territoires ruraux. « Or, il existe aussi en milieu urbain où certains quartiers sont peu pourvus en médecins. »

Améliorer les stages des jeunes médecins

La sénatrice est aussi l’une des trois délégués nationaux de l’accès aux soins auprès de la ministre des Solidarités et de la Santé, avec Thomas Mesnier (député LREM de Charente) et Sophie Augros (médecin généraliste). Ils lui ont remis un rapport en octobre 2018, avec des propositions pour améliorer l’accès aux soins en France.

Ce rapport préconise notamment d’encourager les stages en ambulatoire (chez des généralistes) pour « faire découvrir aux futurs médecins les réalités des territoires fragiles, promouvoir la richesse des modes d’exercice, et orienter les vocations des étudiants ». Mais pour que ces stages soient une réussite, encore faut-il de bonnes conditions matérielles (logement et/ou défraiement), une qualité de l’encadrement (en prenant en compte les retours d’expérience des stagiaires dans l’agrément des maîtres de stage) et l’organisation de politiques d’accueil des étudiants (par la promotion du cadre de vie et la rencontre avec les professionnels de santé du territoire).

« Si on fait cela, il est possible d’attirer des jeunes, affirme Élisabeth Doineau. En Mayenne par exemple, ces dix dernières années, les deux tiers des médecins qui se sont installés étaient d’anciens stagiaires. Ils ont eu envie de revenir à la fin de leurs études parce qu’ils ont eu l’occasion de s’exercer auprès de praticiens aguerris qui leur ont montré toutes les facettes du métier. Cette idée de « compagnonnage » est une vraie demande des étudiants. Cela les rassure. »

Une incitation financière pour s’installer dans un désert médical

Interne en 7e année, Sandrine Fournier est actuellement en stage chez un médecin généraliste de Vendée. Elle a pris l’engagement de s’installer dans une zone peu pourvue en médecins à l’issue de ses études. « Je veux être généraliste et plutôt en milieu rural, même si cela peut paraître dingue à certains. Mais j’avais aussi besoin d’argent pour financer ma formation. » Elle a donc signé un contrat d’engagement de service public (CESP) avec le ministère des Solidarités et de la Santé.

Le CESP prévoit, en échange d’une allocation mensuelle de 1 200 euros, que l’étudiant s’engage* à choisir une spécialité moins représentée ou à s’installer dans une zone sous-dotée en médecins. Le futur praticien bénéficie également d’un accompagnement durant toute sa formation et d’un soutien au moment de son installation. « Je ne suis pas la seule à vouloir m’installer à la campagne, en zone rurale ou semi-rurale, raconte-t-elle. Il ne faut pas penser qu’aucun d’entre nous ne veut y aller. C’est faux ! »

* Il s’engage pendant un nombre d’années égal à celui durant lequel il a perçu l’allocation et pour 2 ans minimum.

Sortir des CHU pour aller en cabinets libéraux

Pour Sandrine Fournier, la jeune interne, la formation des étudiants en médecine est trop « CHU centrée ». Et le stage en médecine générale arrive, selon elle, un peu trop tard dans leur cursus. « Au cours de mes études, j’ai déjà fait 18 stages. Je suis allée dans tous les services hospitaliers possibles. Seul l’un de mes derniers stages était chez un généraliste. » Difficile de s’imaginer, dans ces conditions, quelle est la vie quotidienne dans un cabinet libéral.

Ce constat, le Dr Patrick Bouet, président du Conseil national de l’ordre des médecins, le partage. « Il faut un modèle universitaire plus professionnalisant, pour que l’étudiant ne soit pas maintenu éloigné de la réalité des pratiques qui seront les siennes au quotidien. On ne demande pas à l’université de former des diplômes, mais des hommes et des femmes qui vont être au contact des habitants dans les territoires. Il faut donc que l’étudiant sorte des murs du CHU pour aller exercer dans un cabinet de médecine générale, dans un établissement privé, dans un hôpital de proximité, dans un centre de santé… Qu’il soit généraliste ou spécialiste d’ailleurs. C’est à cette condition que nous ramènerons les jeunes professionnels vers les territoires dans lesquels ils ont été formés, dans des exercices qu’ils ont appris à connaître et auprès de patients avec lesquels ils ont appris à vivre. »

Plus d’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle

Il faut dire aussi que les jeunes médecins ne veulent plus forcément travailler de la même façon que leurs aînés. Selon le Dr Patrick Bouet, « l’image qu’on a du médecin de campagne, taillable et corvéable à merci et qui travaillait seul, n’est plus d’actualité. Ce n’est plus ce que veulent les futurs praticiens. »

Pour Sandrine Fournier, c’est son médecin de famille qui lui a donné envie de faire ce métier. « Quand je lui en ai parlé, il m’a déconseillé de m’installer seule. Avoir des confrères sur lesquels on peut compter, c’est très rassurant lorsqu’on est jeune médecin. Et de savoir qu’il y a aussi un hôpital pas loin et des spécialistes sur le territoire, c’est essentiel. Car on ne peut pas tout faire, tout seul dans notre coin. »

Comme beaucoup de jeunes médecins, elle tient aussi à un certain équilibre entre sa vie professionnelle et sa vie personnelle. « Il est important de pouvoir souffler. Il faut savoir s’occuper de soi pour pouvoir bien s’occuper de ses patients. Mais ça, il y a encore des gens qui ne peuvent pas l’entendre. Ils pensent qu’on est des fainéants car on ne veut plus travailler autant que nos prédécesseurs. Alors que nos journées sont déjà très remplies. Et cela ne nous empêche pas d’être attachés au maintien de la permanence des soins. »

D’autres professionnels de santé que les médecins ?

Le rapport, remis à la ministre, évoquait d’autres pistes pour améliorer l’accès aux soins dans les territoires. Comme déployer la télémédecine ou soutenir les nouveaux modes d’exercice (cabinets secondaires de médecins libéraux, antennes d’un centre de santé, médecine itinérante…). Autre proposition : « favoriser les délégations et coopérations interprofessionnelles », c’est-à-dire s’appuyer davantage sur d’autres professionnels de santé comme les pharmaciens, les sages-femmes, les infirmiers…

« Clairement, le médecin ne peut pas tout faire. Il doit pouvoir s’appuyer sur le pharmacien ou l’infirmer qui ont d’autres compétences. Et puis les patients, ce qu’ils demandent, c’est d’être bien pris en charge et bien soignés. Peu importe que la personne ait fait 3, 5 ou 12 ans d’études, estime Gérard Raymond, président du collectif d’associations France Assos Santé. Notre système de soins, qui a sans doute été à une époque l’un des meilleurs du monde, est désormais à bout de souffle. Il ne correspond plus à l’évolution de notre société. Il ne répond plus aux attentes et aux besoins de nos concitoyens, des patients, des usagers de la santé. »

Ces débats sont issus de la table ronde Santé : comment réduire les inégalités territoriales dans l’accès aux soins ?, qui s’est tenue lors des Assises nationales de la citoyenneté à Rennes le 18 janvier 2020.

Faute de médecins, on doit parfois renoncer à se soigner

Le manque de praticiens sur un territoire peut clairement nuire à l’accès aux soins de ses habitants. C’est ce que montre une enquête BVA réalisée pour France Assos Santé publiée en novembre 2019. Ainsi, deux Français sur trois ont déjà dû reporter ou renoncer à des soins. Soit pour des raisons financières (impossibilité d’avancer les frais ou restes à charge trop élevés) soit faute de médecins disponibles à proximité. Et les conséquences ne sont pas anodines.

En plus de générer angoisse et anxiété, cette situation entraîne une augmentation des symptômes dans un cas sur 3. Autre effet : le report sur les urgences. Lors des deux dernières années, 17 % des Français déclarent avoir dû se rendre dans un service d’urgence faute de pouvoir consulter un médecin. C’est même davantage chez les malades chroniques (24 %) et parmi les personnes en situation de handicap (31 %).

  • Angélique Pineau-Hamaguchi
  • Crédit photo : Getty Images

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