Les femmes, grandes oubliées de la santé, selon Martin Winckler

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Écrivain et ancien médecin généraliste, Martin Winckler se préoccupe depuis longtemps de la santé des femmes. À ses yeux, elle n’est pas assez prise en compte par les médecins qui considèrent encore souvent le corps féminin comme « un corps secondaire ».

Martin Winckler

Dans son dernier ouvrage, C’est mon corps*, le docteur Martin Winckler, célèbre écrivain et ancien médecin généraliste, répond à toutes les questions que se posent les femmes, sans tabou. De la cystite aux maladies mentales, en passant par les vaccins ou les violences obstétricales.

Des questions auxquelles elles ont du mal à trouver des réponses, en particulier dans notre pays où leur prise en charge et leur suivi médical restent, selon le docteur Winckler, encore assurés par une médecine autoritariste et patriarcale qui aurait tendance à ne pas les écouter.

Répondre aux questions des femmes sur leur santé

Pourquoi avoir écrit ce livre, C’est mon corps, pour parler de la santé des femmes ?

Martin Winckler : Ce livre est la continuation d’un travail que j’effectue depuis le début des années 2000. Au début, j’informais les femmes uniquement sur leur contraception, parce que j’exerçais dans un centre de planification. Puis j’ai écrit un certain nombre d’articles sur les maltraitances médicales et gynécologiques sur mon site internet. Et j’ai commencé à répondre aux questions que me posaient les femmes par courriel au sujet de problèmes de santé spécifiquement féminins, et qui finalement m’ont obligé à chercher des réponses.

J’ai ensuite fait la même chose pour la chronique que j’ai tenue pendant deux ans sur France Inter. Les femmes me demandaient par exemple si elles pouvaient porter un stérilet sans jamais avoir eu d’enfants. Bien sûr que oui ! Mais en France, la réponse était non, il y avait une espèce de dogme sur le sujet.

Dans le monde anglo-saxon, ce genre de question est posée très naturellement par les femmes, et les médecins leur donnent des réponses validées scientifiquement. C’est d’ailleurs dans ce monde-là que j’ai trouvé les réponses à toutes ces interrogations. Et puis, il y a quatre ou cinq ans, j’ai donné une conférence à Lyon sur les idées reçues en santé des femmes. Ce livre est une synthèse de cette conférence et de toutes les interactions que j’ai pu avoir avec les internautes et avec mes patientes autour de leur santé au cours des vingt dernières années.

« Les médecins veulent conserver leur pouvoir sur leurs patients »

D’où vient ce manque d’information en France, selon vous ?

M.W. : Tout d’abord, en France, il n’y a pas de livre de vulgarisation scientifique. Alors que, encore une fois, dans le monde anglo-saxon, il en existe depuis 50 ou 60 ans. Là-bas, informer le public sur ce qui le concerne a toujours fait partie des missions des médecins. Alors qu’en France, les médecins veulent garder ce qu’ils savent pour eux, pour conserver leur pouvoir sur leurs patients.

Mais ça ne rend pas impuissant de partager le savoir, au contraire. Ça donne le sentiment d’armer les gens, et ils vous en sont extrêmement reconnaissants. Moi, je n’ai pas besoin d’avoir l’impression d’exercer du pouvoir sur les autres pour exister. Mais les médecins qui pensent comme moi sont minoritaires. Parce que la profession sélectionne ceux qui ont envie d’avoir de l’autorité et du pouvoir.

Une charge physiologique, en plus de la charge mentale

Dans votre livre, vous évoquez aussi la charge physiologique des femmes, en écho à la charge mentale dont on a beaucoup parlé. De quoi s’agit-il ?

M.W. : La charge physiologique, ça évoque toutes les contraintes physiologiques inhérentes aux femmes, qui sont infiniment plus lourdes que celles qui incombent aux hommes. Un homme ne portera jamais d’enfants, n’aura jamais mal de façon cyclique et ne subira jamais la ménopause. En plus, acheter tous les mois des protections périodiques, ça coûte cher. Et même si vous êtes une femme très riche, vous avez quand même un corps de femme qui peut être le lieu de beaucoup de souffrances.

Pour l’OMS, la santé se définit comme « un état complet de bien-être physique, mental et social ». Pour les femmes, cet état est beaucoup plus difficile à atteindre pour des raisons physiologiques, mais aussi sociales et économiques. Les femmes sont assignées à des tâches plus lourdes que les hommes, en particulier s’occuper des enfants. Et puis, en fait, s’occuper de tout le monde. Et au final, elles sont moins valorisées, moins payées et moins respectées.

« Notre société est sexiste mais aussi élitiste »

Vous dites que les femmes sont beaucoup moins bien prises en charge et écoutées par les médecins et le système de santé en général. Un peu comme si leur corps n’existait pas en lui-même. Comment expliquer ce phénomène ?

M.W. : Ce n’est pas tout à fait ça. En France, les médecins ne considèrent pas le corps des femmes comme étant inexistant, mais plutôt comme un corps secondaire. C’est pour cela qu’il y a une spécialité secondaire pour la santé des femmes. La physiologie féminine devrait être enseignée à tous les médecins. Or ce n’est pas le cas. Cet enseignement est réservé aux gynécologues obstétriciens, soit quatre ans de formation à la fin des sept années initiales. Pendant ces sept premières années, on ne parle pas du tout, ou très peu, des femmes. C’est aberrant.

Tout cela s’explique notamment par le poids de la religion catholique, qui a beaucoup imprégné l’idéologie et l’État français. En France, l’État est dogmatique, et, comme il est imprégné de catholicisme, il est sexiste. Les femmes doivent garder une certaine place.

Notre société est donc sexiste mais aussi élitiste. Et les médecins, qui font partie de l’élite, véhiculent ce sexisme. Et l’une des manières de véhiculer ce sexisme, c’est finalement de dire que le corps féminin est un corps secondaire.

Quand une femme dit qu’elle a mal, on ne l’écoute pas. On pense par exemple que c’est normal d’avoir mal pendant ses règles, donc on ne prend pas cette douleur en charge. Alors que non, avoir mal, ce n’est pas normal. La douleur est un signal d’alarme qui doit être pris en compte, que vous soyez un homme ou une femme.

Les douleurs des femmes sont bien réelles

Vous parlez aussi du poids de la psychanalyse…

M.W. : Oui, la psychanalyse a remplacé la religion. De la même manière que le prêtre vous dit que vous avez péché, que vous avez de mauvaises pensées, la psychanalyse vous dit ce que vous avez dans la tête. Mais personne ne peut vous dire cela. Entendre « Madame, vos douleurs sont psychologiques, c’est dans votre tête », ce n’est pas possible.

Je rappelle que les préceptes de Freud ont été déconstruits par les sciences psycho-cognitives. Le complexe d’Œdipe, ça n’existe pas, le complexe de castration, ça n’existe pas, et l’envie de pénis, ça n’existe pas non plus. Ce sont des constructions uniquement européennes, qui malheureusement se sont implantées en France alors qu’elles ont été remises en question dans les autres pays occidentaux. La psychanalyse est un concept dogmatique qui ne repose sur aucune expérimentation validée.

Mais en France, il y a encore des médecins qui pensent par exemple que l’autisme est lié à la mère. Alors qu’on sait aujourd’hui ce qu’est l’autisme. On peut le définir parce qu’on regarde les enfants autistes, on les écoute, on essaie de comprendre comment ils fonctionnent à l’aune de connaissances validées. Mais en France, tant qu’il y aura des médecins qui resteront accrochés à leurs dogmes, sans regarder ce qui se passe ailleurs, ça restera très compliqué.

Le plaisir des femmes reste tabou

Votre livre consacre aussi une part importante à la sexualité des femmes. Ces dernières années, on a l’impression de découvrir le clitoris. Pourquoi cet organe a-t-il été si longtemps oublié ?

M.W. : Ça relève de la même problématique. Comme le corps féminin est un corps secondaire, et qu’en plus le plaisir est interdit par la religion, on ne s’occupe pas du clitoris. Et puis le clitoris n’a pas de fonction reproductive. Il ne sert pas les intérêts des hommes qui veulent que les femmes se reproduisent. Il sert seulement au plaisir des femmes, donc ça n’est pas intéressant. Pour le corps médical, ce qui est intéressant, ce sont les maladies, pas le ressenti des personnes.

Si vous traversez la Manche ou que vous allez aux Pays-Bas, la mission des soignants n’est plus la même : là-bas, on fait en sorte que les gens aillent mieux. L’objectif n’est pas de faire du diagnostic de maladies. Tant que la médecine française sera imprégnée de cette idée que l’intérêt des médecins doit se porter sur les maladies et non sur le mieux-être des individus, ils ne pourront pas soigner correctement.

* C’est mon corps. Toutes les questions que se posent les femmes sur leur santé, de Martin Winckler (Éditions L’Iconoclaste).

  • Aliisa Waltari (ANPM - France Mutualité)
  • Crédit photo : Sarah Rouleau

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