Thomas Lilti : « Une identité de soignant ancrée en moi »

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Au printemps 2020, lors du premier confinement, le réalisateur Thomas Lilti a troqué sa caméra pour son ancienne blouse de médecin. Pendant quatre semaines, il s’est replongé dans le monde des soignants qu’il a quitté depuis une dizaine d’années.

Thomas Lilti portrait

Thomas Lilti est médecin de formation. Aujourd’hui, il est cinéaste. Il a réalisé plusieurs films comme Médecin de campagne, Première année, Hippocrate et la série du même nom. La saison 2 d’Hippocrate est lancée le lundi 5 avril 2021 sur Canal +. Avec cette nouvelle saison, les internes plongent dans une situation dramatique où leur service doit accueillir les urgences…

Suite à la sortie de son livre Le Serment, Thomas Lilti évoque son retour à l’hôpital lors du premier confinement au printemps 2020, son ressenti, les difficultés du monde hospitalier…

Lors du premier confinement, vous avez décidé de remettre votre blouse de médecin et de reprendre le chemin de l’hôpital, vous parlez d’une « émotion indéfinissable ». Qu’avez-vous ressenti ?

Thomas Lilti : J’ai un lien très puissant avec l’hôpital. Car à partir de 17 ans, j’ai commencé des études de médecine, j’ai donc été externe et interne. De 17 à 30 ans, j’ai passé mon temps à l’hôpital à apprendre des choses essentielles. J’ai un père médecin donc le monde hospitalier a toujours été très présent dans ma vie. J’y suis attaché. Quand j’y suis retourné, alors que je n’y avais pas mis les pieds en tant que soignant depuis une dizaine d’années, j’ai ressenti une grande émotion.

Depuis que je travaille comme cinéaste, je raconte un hôpital de fiction très proche de l’hôpital réel, avec une dimension romanesque évidemment, dans un souci de divertissement. Et d’un seul coup, je me retrouvais confronté au réel. Ce passage de mon hôpital de fiction à la vraie vie m’a aussi provoqué une émotion. Je me suis rendu compte à quel point j’aimais ce métier. J’ai une identité de soignant qui est ancrée en moi. Ce n’est pas un diplôme ou une inscription au Conseil de l’ordre. Et ça, on ne me l’enlèvera jamais.

« Je suis passé du côté des soignants »

Certaines connaissances sont devenues étrangères mais vous les réapprenez instantanément et vous retrouvez vite les sensations qui vous ont fait aimer ce métier. Lesquelles ?

T.L. : Quand on n’a pas pratiqué pendant longtemps, il serait faux de dire que nous sommes aussi bon médecin qu’il y a 10 ans. Les connaissances évoluent mais plein de choses restent. Les réflexes reviennent très vite : l’examen clinique, la prise en charge d’un patient, les bons gestes. Et je retrouve cette satisfaction du réapprentissage des connaissances, c’est une chose qui est exceptionnelle quand on est médecin.

A 43 ans, cela m’a plus touché que quand j’avais 20 ans grâce à l’expérience, à la maturité. Les thématiques du savoir, du lien à l’autre, du lien au malade font plus sens que quand j’avais 20 ans.

Vous avez travaillé avec des figurants de votre série, les rôles étaient un peu inversés. Quelle impression avez-vous eu ?

T.L. : Le bâtiment de la série Hippocrate est au cœur de l’hôpital Robert-Ballanger. C’est un bâtiment désaffecté qui a été réaménagé il y a 4 ans pour la série. On passe deux portes et on est aux urgences. Cette porosité entre l’hôpital réel et l’hôpital de fiction a toujours existé. Mais jusque-là, c’était plutôt l’hôpital réel qui s’invitait avec des soignants et des usagers qui venaient faire de la figuration.

Nous sommes aussi en lien avec la direction car pour tourner, nous avons besoin d’autorisations pour certains décors. Par exemple, nous avons tourné dans le vrai service de radiologie, tout ceci nécessite une logistique. Il n’y a pas d’étanchéité entre l’hôpital et nous.

Cette fois, cela a fonctionné dans l’autre sens. Je suis passé du côté des soignants, c’était très singulier et émouvant. Cela a permis de maintenir un lien très fort avec les soignants de l’hôpital.

Une expérience à l’hôpital stoppée faute de statut

L’expérience s’est arrêtée au bout de 4 semaines car vous n’étiez plus inscrit au Conseil de l’ordre et qu’administrativement ce n’était pas possible, cela vous a déçu ?

T.L. : Il y a eu un blocage administratif. De mon côté, c’était un engagement volontaire et bénévole. J’étais venu pour aider, je n’ai pas dit « je vais faire le médecin » mais je pouvais faire « le super externe », l’étudiant en médecine, l’interne novice ou confirmé, toujours avec l’aval d’un médecin titulaire. Mais ce statut-là n’existe pas et il n’a pas été créé ou inventé dans l’urgence. Je trouve dommage que le Conseil de l’ordre n’ait pas trouvé une solution pour que des gens avec mon profil puissent être autorisés à travailler bénévolement tout en étant assurés, en faisant tout valider par des médecins chefs.

Ensuite, le Conseil de l’ordre m’a proposé d’être infirmier, or je ne le suis pas, je ne connais pas les gestes infirmiers, et je trouve cela méprisant vis-à-vis de cette profession. C’est une lutte de tous les jours d’expliquer aux gens qu’infirmier, c’est un métier à part entière, différent de celui de médecin.

« La souffrance du personnel soignant est beaucoup plus forte qu’il y a 20 ans »

Vous constatez avec cette expérience le manque de moyens à l’hôpital. Vous avez l’impression que le fossé s’est creusé en 20 ans ?

T.L. : Dans les années 90 et au début des années 2000, l’hôpital était déjà en difficulté. Mais j’étais protégé, je n’étais qu’étudiant et on n’était pas en crise sanitaire. Quand j’étais interne, j’avais du mal à trouver des lits d’hospitalisation. Quand il y avait un malade âgé souffrant de plusieurs pathologies, personne ne voulait le prendre car tout le monde avait conscience que c’était un malade qui allait bloquer un lit pendant plusieurs semaines. On entend souvent ça aujourd’hui. Ce n’est pas lié au manque d’humanité des soignants mais à la pression administrative, technocratique de rentabilité du service public hospitalier.

Le manque de moyens et de personnel s’est aggravé. À l’hôpital Robert-Ballanger où j’étais pendant la crise, on a un peu le sentiment d’un hôpital oublié. On sent bien que les étudiants en médecine et les médecins titulaires sont rares. Il y a beaucoup de vacataires avec des médecins avec un diplôme étranger. Ce n’est pas un problème en soi mais cela pose la question suivante : pourquoi les médecins français ne veulent-ils pas y venir ? Il y a 20 ans, j’étais offusqué par la situation des médecins étrangers précarisés. J’ai fait le film Hippocrate qui parlait de ce sujet d’ailleurs. En 2020, rien n’a changé. Et la souffrance du personnel soignant est beaucoup plus forte qu’il y a 20 ans.

Cette souffrance est liée au fait de ne pas pouvoir bien faire son métier. C’est le plus touchant. Une profession oubliée des pouvoirs publics. Quand on fait un métier d’aide à la personne, on ne fait pas ce métier pour l’argent. Même les médecins qui gagnent bien leur vie ne choisissent pas l’hôpital pour l’argent. Ils choisissent ces métiers-là car c’est le sens de leur vie d’aider les autres. Le faire dans des mauvaises conditions de travail, c’est douloureux et ça provoque beaucoup de souffrance.

La solidarité pendant cette période, vous la ressentez à l’hôpital mais également quand vous rentrez chez vous et que les voisins ont mis un repas sur votre palier…

T.L. : Oui, la solidarité, on l’a tous constatée. Quand je revenais dans mon appartement confiné seul, les voisins me filaient des petits trucs. Et à l’hôpital, on était tous dans la même galère : la peur de cette maladie que l’on ne connaissait pas. Tout le monde se serrait les coudes.

C’est beau dans les métiers de soins, quand il se passe quelque chose de grave, c’est très violent et ça met en colère mais ça crée aussi de la solidarité. D’un seul coup, les soignants se rendent compte que tous les sacrifices qu’ils ont faits ont du sens. Les gens qui font le métier de soins ont en eux cette identité de soignant et c’est ce qui les constitue.

« L’hôpital était en crise bien avant la crise sanitaire »

Quand vous avez repris le tournage de votre série, un des techniciens vous a dit que l’équipe était fière de vous. Vous êtes parfois dur et exigeant sur un tournage. Est-ce que cette expérience va vous faire changer ?

T.L. : Oui bien sûr, il faut essayer d’évoluer, on ne change jamais radicalement, j’ai ma personnalité, mon caractère. Mais cette expérience m’a fait prendre conscience que l’on ne peut pas être d’un côté bienveillant avec les anonymes et de l’autre se montrer dur et exigeant avec les proches qui vous donnent beaucoup. J’ai appris et j’essaie de mettre en action ces nouveaux principes de relation.

Est-ce que cette expérience vous a donné encore plus envie de parler des soignants et pourquoi pas du Covid dans un film ou dans votre série ?

T.L. : Raconter les soignants en période de Covid avec ce que l’on est en train de vivre est impossible. On manque de recul. Ce que j’écrirai aujourd’hui serait obsolète dans deux mois et encore plus dans un ou deux ans quand le film sortirait. Tout va tellement vite, on est dans l’inconnu. C’est trop compliqué mais je m’efforce d’observer.

Oui, je vais continuer à raconter les soignants. Ce qu’ils vivent ce n’est pas nouveau, cela a été violent car ils étaient dans un état de grande précarité avant la crise sanitaire. L’hôpital était en crise bien avant cette pandémie.

Est-ce qu’un jour, vous vous éloignerez du milieu médical pour vos films ou vos séries ?

T.L. : J’ai plein de projets qui ne parlent pas forcément de médecine. Mais j’ai toujours sous le coude un projet qui en parle car c’est celui qui m’inspire le plus. J’ai cette fibre qui fait que j’ai envie de raconter le monde des soignants. Et par exemple si j’ai envie de parler d’une histoire père /fils avec la relation de transmission. Dans quel univers ferai-je évoluer cette relation ? Sans doute dans celui de la médecine car c’est ce qui me semblera le plus simple à raconter. Mais pourtant le vrai sujet sera la relation père/fils. Et si c’était fait par un autre que moi, le public ou les journalistes ne verraient pas le sujet de la médecine.

Autre exemple : le film Première année, on me dit toujours que c’est un film sur la médecine mais ce n’est pas vrai. C’est un film sur la sélection des étudiants à l’université en première année, j’aurai pu raconter des prépas ou certaines grandes écoles. Je n’y parle pas de médecins mais des étudiants.

couverture Le Serment
© Grasset

Le Serment, retour dans le vrai monde des soignants

Le monde des soignants, Thomas Lilti, médecin de formation, ne l’a jamais vraiment quitté. Puisque ses films comme Médecin de campagne par exemple et sa série Hippocrate en parlent. Dans son livre Le Serment*, il raconte son retour dans un hôpital réel et non plus de fiction, en tant que soignant, pendant le premier confinement, au printemps 2020. Il fait part de son ressenti et se confie sur sa vocation de soignant, sur la transmission du savoir en médecine, sur l’hôpital d’aujourd’hui avec son manque de moyens et l’engagement des professionnels de santé.

*Le Serment de Thomas Lilti, paru aux éditions Grasset en janvier 2021

  • Crédit photo : JF Paga
Auteur article
Cécile Fratellini

rédactrice en chef adjointe d’Essentiel Santé Magazine, spécialisée dans les sujets relatifs à la santé (handicap, prévention, maladies…)

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