Violences sexuelles : elles témoignent de leur « amnésie traumatique »

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Victimes d’agressions sexuelles répétées, Kyla et Sophie* n’ont pas gardé les souvenirs liés à ces évènements oppressants pendant des années. Une perte réactionnelle de mémoire due au traumatisme qu’explique Hélène Romano, psychothérapeute spécialisée dans la prise en charge des blessés psychiques.

Amnesie traumatique

Kyla n’a rien dit. Longtemps. Avant de raconter son histoire dans les groupes de parole au sein de l’association Amnésie traumatique France. C’est là qu’elle a rencontré des personnes victimes, comme elle, d’agressions sexuelles et compris d’autant plus pourquoi elle avait inconsciemment « gelé » les souvenirs liés au traumatisme subi.

Kyla a 16 ans lorsqu’elle est violée lors d’une fête d’anniversaire. « Je ne me souvenais que du début et de la fin. » À 30 ans, tout bascule. Son fils est hospitalisé pour une grave bronchiolite. « J’ai commencé à avoir des crises d’angoisse. »

La jeune mère pense que c’est consécutif à ce qu’elle traverse avec son enfant. Or, quand le petit garçon est tiré d’affaire, son mal-être empire. « Je ne pouvais plus sortir de chez moi. J’étais en panique. Je dormais tout le temps, faisais des cauchemars de mon agression. Je voulais mourir. »

Le cerveau ne garde pas en mémoire

Le travail entrepris avec un thérapeute compréhensif, la prise de conscience de la gravité du viol et des mots d’amnésie traumatique l’aideront à comprendre le pourquoi de son enfer dont elle va sortir petit à petit. « Ce psy m’a sauvée bien que j’aie revécu ce qui m’était arrivé. J’ai compris que je n’avais pas été agressée par un seul homme mais par trois », confie Kyla.

« On parle d’amnésie traumatique lorsqu’il y a une perte réactionnelle de la mémoire à la suite d’un traumatisme qui confronte à la mort psychique, comme des violences sexuelles ou physiques, des deuils, une maladie grave… Les ressources neurocognitives sont débordées. Il n’y a pas de régulation des hormones du stress », explique Hélène Romano**, psychothérapeute spécialisée dans la prise en charge des blessés psychiques.

Quand la situation traumatique est trop stressante, s’étend dans la durée ou est répétée, « le cerveau peut ne plus parvenir à assimiler toutes les informations ». Il ne mémorise plus. « On est devant un gel psychique des souvenirs traumatisants. L’organisme peut réagir comme le ferait un ordinateur central en situation de survoltage par un court-circuitage général ayant pour objectif de protéger les organes vitaux. »

L’amnésie traumatique peut être partielle ou totale

L’amnésie peut être totale. Dans ce cas, la victime n’a aucun souvenir. « Quand l’amnésie est partielle, la personne concernée a des flashs, des bribes de souvenirs comme des morceaux de puzzles qu’elle ne parvient pas à décrypter et/ou des sensations très désagréables vécues dans certaines situations », ajoute la psychothérapeute.

Chacun a sa façon de réagir face à un événement traumatique. « Les troubles peuvent être immédiats ou différés, très visibles (addictions, tentative de suicide…) ou plus silencieux (dépression, désocialisation…) ».

C’est ce qui est arrivé à Sophie, brutalisée régulièrement par son frère dès son plus jeune âge. « Je me rappelle de menaces, de coups… ». Puis, au fil du temps, lui reviennent des souvenirs d’exhibition sexuelle. « Tout porte à penser dans mon vécu et mes comportements que j’ai aussi été violée. Rien ne me revient si ce n’est des cauchemars d’agressions, de séquestrations… »

Petite, Sophie est prise de migraines, de maux de ventre. Plus tard, elle développe des conduites dangereuses, des troubles alimentaires, un mal de vivre persistant bien qu’elle donne le change et poursuive une scolarité et une carrière exemplaires. « Je n’arrivais pas à faire la connexion entre ce que j’avais subi et mon état d’autant plus que je ne me souvenais pas de tout. »

L’amnésie traumatique reste méconnue

La levée de l’amnésie traumatique s’impose à la personne. Elle n’est pas volontaire, ne se contrôle pas, comme le souligne Hélène Romano. « Cela peut être déclenché par le témoignage d’un proche, la confrontation à une source de réactivation – retour sur les lieux du traumatisme par exemple -, ou encore le suivi thérapeutique… ».

S’installe alors un temps de déstabilisation psychique majeur qui peut, selon les personnes, « conduire à de véritables effondrements tellement la confrontation à ce qu’elles ont vécu fait violence. » Pour d’autres, c’est un apaisement car « cela vient donner sens à des années de souffrance psychique. »

Et la psychothérapeute d’insister : « L’amnésie traumatique reste méconnue et dérange ceux qui préfèreraient que les victimes ne se souviennent pas ». Pour la praticienne, la meilleure connaissance de cet état passe par la formation des soignants, des juges, des avocats… « C’est un enjeu majeur au niveau éthique et légal. Il est important pour certaines victimes d’engager des poursuites même des années après les faits ».

*Le prénom des deux témoins a été modifié à leur demande.

**Hélène Romano est aussi docteur en psychopathologie habilitée à diriger les recherches, docteur en droit privé et sciences criminelles. Elle est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages sur la question du traumatisme dont un écrit avec Natacha Bras, Amnésie traumatique, des vies de l’ombre à la lumière aux éditions Amazone et de Quand la vie fait mal aux enfants aux éditions Odile Jacob.

  • Crédit photo : Getty Images
Auteur article
Patricia Guipponi

journaliste généraliste spécialisée notamment en social et santé.

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