La précarité menstruelle touche 1,7 million de Françaises

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Ensemble, changeons les règles. C’est le credo de nombreuses associations et collectifs féministes qui, tous les jours, viennent en aide aux 1,7 million de femmes concernées par la précarité menstruelle en France.

Une femme a ses règles près de 500 fois dans sa vie. Serviettes, tampons, coupes menstruelles ou culottes lavables, une femme dépense entre 8000 et 23 000 euros en protections hygiéniques au cours de sa vie. Une somme inaccessible pour 1,7 million de Françaises en situation de précarité, des femmes parfois obligées de se passer de protections hygiéniques par manque de moyens. « La précarité menstruelle a de multiples visages », affirme Tara Heuzé-Sarmini, fondatrice de Règles Élémentaires, la toute première association de lutte contre la précarité menstruelle en France. Elle touche en premier lieu les femmes sans-abris, mais aussi les collégiennes, lycéennes et les étudiantes, qui, si ce n’est le manque de moyens, « n’osent pas en parler à leur famille à cause du tabou qui entoure les règles », explique-t-elle.

Les règles font encore honte aux plus jeunes

« En France comme ailleurs, c’est un sujet dont les gens ne parlent pas, beaucoup sont choqués, dégoûtés à l’évocation du sang menstruel », assure la fondatrice de Règles Élémentaires. Un tabou intériorisé dès le plus jeune âge puisque selon un sondage de la newsletter féministe, Les Glorieuses, 67,5 % des 12-19 ans ne sont pas suffisamment à l’aise avec le personnel encadrant et éducatif pour demander de l’aide en cas d’oubli ou de manque de protection. 

Selon ce même sondage, les règles empêchent 41 % des jeunes filles d’aller en cours. « La précarité menstruelle est en partie liée au tabou des règles et est une des causes de la déscolarisation, ici, en France », affirme Louise Claverie, co-fondatrice de MAY (Menstruation And You). L’association est engagée auprès des plus jeunes, « en plus des collectes et des distributions de protections, nous faisons beaucoup de sensibilisation avec des associations, des structures accueillant les jeunes, et bientôt j’espère dans les collèges et lycées », explique t-elle. « On essaye de démystifier le sujet, de parler de ce qu’on n’aborde pas forcément à la maison. » 

« Cette précarité peut déclencher de réels problèmes de santé »

Faute de moyens, certaines femmes vont utiliser des alternatives non adaptées ou improvisées : papier toilette, journal, chaussettes, torchons, des solutions d’urgence dangereuses. « Cette précarité peut déclencher de réels problèmes de santé », affirme Tara Heuzé Sarmini. Certaines encore peuvent garder trop longtemps leur protection : cela peut entraîner des infections, des douleurs ou plus grave encore. Porter trop longtemps un tampon ou une cup peut déclencher le syndrome du choc toxique, qui peut être mortel ou lourdement handicapant. A cela s’ajoute « un sentiment de honte, de gène, de manque de confiance en soi », d’après la fondatrice de Règles Élémentaires.

Des protections périodiques plus saines

Face à ces dangers, Gaële Le Noane, se bat pour que les protections hygiéniques soient plus respectueuses du corps des femmes. Selon elle, la précarité passe aussi par la difficulté d’accéder à des produits sains  : « Il faut qu’on arrête de nous vendre des serviettes composées à 90 % de plastique et de perturbateurs endocriniens. On y a retrouvé des pesticides qui sont interdits depuis les années 2000 ». Effectivement, une étude de l’Agence Nationale Sécurité Sanitaire Alimentaire Nationale (ANSES) conclut à « la présence de substances chimiques dans les tampons, les coupes menstruelles, les serviettes hygiéniques et/ou les protège-slips mais sans dépassement des seuils sanitaires ». Des substances comme le glyphosate, le lindane, ou quintozène, considérées hautement toxiques. 

Distributeur Marguerite&Cie – Crédit : Marguerite&Cie

L’Agence recommande tout de même aux fabricants « d’améliorer la qualité des matières premières et de réviser certains procédés de fabrication afin d’éliminer ou de réduire au maximum la présence des substances chimiques ». Mais « rien ne change dans leur composition », déplore Gaële Le Noane.

Révoltée par la situation, cette ancienne orthophoniste fonde Marguerite&Cie. Solidaire et engagée, l’entreprise, issue de l’économie sociale et solidaire a décidé de breveter un nouveau distributeur, mettant à disposition gratuitement des serviettes et des tampons biologiques, préservant la santé gynécologique. « J’ai lancé les premiers distributeurs en septembre 2019 à Rennes 2 et dans toutes les cités U du Crous de Bretagne », explique-t-elle. Ils sont en location gratuite, avec comme seule condition de n’acheter que des produits Marguerite&Cie. Aujourd’hui, « il a plus de 400 distributeurs dans toute la France et 1,4 million de protections sortent tous les mois de ces derniers ».

Face à la précarité menstruelle : une prise de conscience citoyenne

Sensibilisée en Angleterre à la précarité menstruelle, Tara Heuzé-Sarmini lance en 2015 « la toute première collecte de produits d’hygiène intime en France ». Devant le succès de l’opération, elle fonde Règles Élémentaires. L’association a mis en place une plateforme de mobilisation citoyenne permettant à n’importe qui d’organiser une collecte de produits hygiéniques, « aujourd’hui, plus de 1000 collectes ont déjà été créées ». La redistribution de ces produits est ensuite assurée par tout un réseau d’associations partenaires comme le Samu social de Paris, la Croix Rouge ou le Secours Populaire. Par ses actions, le collectif a pu distribuer près de 5 millions de produits d’hygiène intime et a aidé plus de 115 000 femmes dans tout l’hexagone.

Les Solibox – Crédit : Solibox

Le débat est désormais de plus en plus ouvert, les campagnes de sensibilisation de plus en plus relayées et les initiatives se multiplient pour faire des règles un sujet de société. Les plus jeunes s’engagent aussi, à l’image des Solibox. A Montpellier, cette association rassemble plusieurs étudiants bénévoles. Ils mettent en place dans les rues, les collèges et les lycées, des boîtes en libre-service. « Tout marche sur le libre-échange, on se fournit grâce aux dons des gens ou aux collectes qu’on organise », explique Tori Philippe, trésorière de l’association, « notre but, c’est d’aider les sans-abris mais pas seulement. Je suis sûre que vous avez déjà été surprise par l’arrivée de vos règles et de n’avoir rien avec vous, c’est aussi ça, la précarité », poursuit-elle.

Un nouvel enjeu au coeur du débat politique

La question de la précarité menstruelle devient progressivement un véritable enjeu politique et économique. En mai 2020, quatre secrétaires d’Etat, Marlène Schiappa, Brune Poirson, Agnès Pannier-Runacher et Christelle Dubois, annonçaient dans une tribune publiée dans le Huffington Post, la gratuité des protections hygiéniques pour les femmes en situation de précarité. Une expérimentation qui concerne « les élèves du second degré, les étudiantes, les femmes détenues, les femmes sans abri ». Des protections mises à disposition dans les épiceries sociales, les accueils de jour, les foyers et les centres d’hébergement, les établissements d’incarcération, les établissements du second degré et les universités. En Ile-de-France ou en Bretagne, plusieurs établissements scolaires avaient déjà pris les devants avec l’installation de plusieurs distributeurs Marguerite&Cie. 

5 millions d’euros de budget consacré à la lutte contre la précarité menstruelle

Face à l’Ecosse qui a fait voter, en février 2020, la gratuité des protections menstruelles pour toutes, la France avance plus doucement.

Emmanuel Macron a évoqué le 4 décembre dernier, lors de son interview à Brut, le problème de la précarité menstruelle, affirmant que celles « qui n’ont pas accès à des produits d’hygiène, se retrouvent trop souvent sans solution lors de leurs règles », promettant une réponse « au premier semestre 2021 ».

En décembre dernier, dans un communiqué, le ministre des Solidarités et de la Santé, Olivier Véran, et la ministre déléguée à l’Egalité femmes-hommes, Elisabeth Moreno ont annoncé que le budget consacré à la lutte contre la précarité menstruelle sera désormais de 5 millions d’euros, afin de « renforcer le combat mené par les associations pour l’accès de toutes les femmes aux protections périodiques ».

Toutefois, « pour le moment, on ne sait pas comment vont être alloués ces 5 millions d’euros », une somme qui risque d’être insuffisante selon Tara Heuzé-Sarmini, qui demande, comme toutes les autres associations, « l’accès facile et la gratuité des protections hygiéniques pour toutes ».

Pour plus d’informations sur la précarité menstruelle, les initiatives mises en place ou si vous cherchez de l’aide :

  • Estelle Hersaint
  • Crédit photo : Annika Gordon sur Unsplash

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