Alcoolisme féminin : des dangers méconnus

Loin des clichés, les femmes consomment aujourd’hui en France autant d’alcool que les hommes. Les voies vers la dépendance et les risques pour l’organisme sont différents de chez les hommes. Mais ces réalités sont encore peu considérées par les soignants, dénonce le Dr Karila dans un livre.

Alcoolisme féminin : des dangers méconnus

Le Dr Laurent Karila est psychiatre, spécialisé dans les addictions à l’hôpital Paul-Brousse à Villejuif (94) et porte-parole de l’association SOS Addictions. Il est l’auteur de L’Alcoolisme au féminin. En finir avec les tabous. S’en sortir*. Rencontre.

* Publié aux éditions Leduc en janvier 2020.

Pourquoi un livre sur l’alcool au féminin spécifiquement ?

Pr Laurent Karila
Crédit photo : Jennifer Parpette.

Laurent Karila : Dans le cadre de mes consultations, je vois de plus en plus de femmes ayant des troubles addictifs, notamment à l’alcool. L’usage à risque d’alcool, voire l’addiction, concerneraient entre 500 000 et 1,5 million de femmes en France, même s’il n’existe pas de données précises sur ce sujet. Entre 20 et 79 ans, environ une femme sur dix déclare consommer de l’alcool tous les jours. Pour rappel, les repères de consommation à moindre risque de Santé publique France sont de 2 verres par jour, 5 jours par semaine au maximum.

Certaines jeunes femmes boivent plus que les garçons. On vit dans une société speed et addictogène : il y a un effet générationnel de consommation. De plus en plus de jeunes femmes consomment de manière banalisée, de façon répétée, et cela devient un problème. C’est à ce moment-là que je les vois en consultation. C’est très différent des femmes de plus 50 ans qui portent encore la honte, le tabou lié à l’alcool. En outre, sur les réseaux sociaux, on voit des sites de jeunes mamans qui boivent un coup et font l’apologie de ce verre qui est libérateur, en quelque sorte. Je trouve cela risqué.

D’un côté, donc, les femmes boivent de plus en plus. Et de l’autre, les conséquences sur leur santé sont différentes de chez les hommes. Comme elles mettent du temps à aller consulter, elles développent des complications plus sévères. C’est une source de problèmes secondaires. Et n’oublions pas que 17 % des cancers du sein sont dus à une consommation régulière d’alcool. Sans diaboliser ni être alarmiste, les données cliniques montrent que, chez les femmes, les conséquences sont plus graves.

« L’alcool vient jouer le rôle de remède »

Vous évoquez le lien entre charge mentale et addiction, à l’alcool notamment…

L.K. : La charge mentale joue énormément et ça n’est pas pris en compte du tout. Quand une femme vient pour un problème d’alcool, on se focalise sur sa consommation uniquement, alors qu’il faudrait prendre en compte tout son environnement personnel. Les femmes cumulent leur job, leur vie de mère, leur vie de femme et la charge mentale est démultipliée. On trouve souvent chez elles des problèmes psychologiques préexistants – dépression, troubles anxieux – auquel l’alcool vient jouer le rôle de remède, de pansement face à la pression. Puis secondairement s’installe la problématique d’addiction. Chez les hommes c’est souvent le contraire : une forme plus primaire d’addiction, avec en second plan les conséquences psychiatriques.

Les patientes qui témoignent dans ce livre ont des personnalités et des parcours de vie différents. Pourtant, quand l’alcool devient problématique et addictif, elles racontent toutes la même chose : un enfer à vivre, mais un enfer qui doit rester caché par de multiples stratégies. « On ne peut pas me voir boire seule, comme cela, en cachette », pensent-elles. En fait, la féminité et la maternité font écran, il est impossible de révéler que l’alcool est devenu une addiction car « une femme ne boit pas ».

Comme beaucoup d’autres spécialistes, vous portez un regard sévère sur le marketing des fabricants d’alcool.

L.K. : Je ne suis pas du genre à diaboliser. Mais on voit quand même un marketing très ciblé, générationnel, qui touche les femmes qui sortent, boivent ensemble après le travail, les 25-40 ans. L’alcool est présenté positivement dans les films, sur les réseaux sociaux. Le packaging est pensé pour attirer femmes et jeunes, c’est lamentable !

Aller consulter son médecin pour évaluer sa consommation

Vous consacrez un chapitre entier aux femmes seniors face à l’alcool. Pourquoi ?

L.K. : On n’y pense pas, mais c’est un problème qui existe aussi chez les plus de 60 ans ! Je vois quelques seniors en consultation. C’est une génération qui n’est absolument pas dépistée, ou alors au terme de complications graves.

Ces femmes ne sont absolument pas préparées à leur retraite. Le problème d’alcool est environnemental, lié aux conditions de vie. Du jour au lendemain la vie change, il n’y a plus le travail, plus les enfants, il y a l’angoisse de la mort… Face à cela, certaines personnes sont plus vulnérables à l’alcool que d’autres.

Que conseiller à une femme qui se pose des questions sur sa consommation d’alcool ?

L.K. : On n’est pas obligé d’avoir soi-même un problème pour lire ce livre. D’ailleurs, on peut s’y auto-évaluer et voir où on en est… On pourra se dire, en fonction des résultats : « Je peux moduler ma consommation, peut-être qu’il faut que je fasse quelque chose » ou bien : « Je suis dans quelque chose de pathologique et j’ai besoin de me soigner ».

Mais globalement, il ne faut pas se mettre de barrière pour aller consulter, ne serait-ce que pour conforter son autoévaluation. Ce n’est ni honteux, ni tabou d’avoir une consommation problématique d’alcool. C’est un risque pour la santé qu’il faut éliminer. Il faut ensuite en parler, soit avec quelqu’un de confiance soit avec son médecin traitant. Et si on a du mal à évoquer cela avec son médecin de famille, on peut voir un spécialiste.

  • Crédit photo : Getty Images
Auteur article
Pauline Hervé

journaliste spécialisée dans les sujets relatifs à la santé (prévention, innovation et recherche, soins...)

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