Audition : une étude alerte sur les dangers des sons compressés

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À la radio, au téléphone, ou encore en visioconférence, les sons compressés sont partout. Une étude vient de mettre en évidence pour la première fois leurs effets néfastes pour nos oreilles. Le professeur Paul Avan, qui a dirigé l’étude, nous révèle ses premières conclusions.

jeune femme avec des ecouteurs traverse la rue

Difficile d’y échapper ! Dans nos loisirs comme au travail, nous sommes confrontés tout au long de la journée à des musiques ou des sons compressés. De quoi s’agit-il ? Un son « compressé » est un phénomène qui consiste à réduire les écarts entre les sons forts et les sons faibles, en le « tassant » de manière électronique.

Pourquoi compresse-t-on la musique ?

« C’est un vestige du passé, explique Paul Avan, professeur de biophysique à l’université de Clermont-Auvergne et directeur de cette étude. L’héritage d’une époque où les radios étaient analogiques et le matériel pour diffuser le son de faible qualité ». Cette technique s’est généralisée au début des années 80, parce qu’elle permettait alors d’augmenter la portée des ondes radios. En outre, la compression était un moyen de parer à la mauvaise qualité des écouteurs et des casques audios utilisés par le grand public. « Aujourd’hui, la compression ne se justifie plus » ajoute le professeur.

« Un son naturel, qu’il s’agisse de paroles ou de musique, alterne des temps forts et des temps faibles, explique le professeur Avan. Durant les phases de temps faibles, le bruit extérieur peut dominer ce son, voire le rendre inaudible ». Or, au cours des 20 dernières années, la diffusion de sons et de musique s’est multipliée dans les lieux bruyants : voiture, gare, supermarché, transports en commun.

Afin de conserver la qualité d’écoute de leurs clients, les diffuseurs ont eu l’idée de transformer les sons faibles en sons forts. Comment ? En remontant de manière électronique tous les sons en dessous d’un certain seuil de décibels. « Cette augmentation leur permet de dépasser le bruit de fond extérieur, expose le professeur Avan. En conséquence, depuis 20 ans, de plus en plus de musiques sont compressées. »

Certaines stations de radio utilisent désormais une compression intense, de façon délibérée. Une compression que l’on retrouve aussi lors de l’usage du téléphone, durant une visioconférence, l’écoute d’un CD ou encore d’un lecteur MP3.

Une étude sur la musique compressée livre ses premières conclusions

L’équipe du professeur Avan a voulu mesurer les effets de cette musique compressée sur nos oreilles. Cette étude est une première.

Le professeur et son équipe de l’université de Clermont-Auvergne ont donc constitués deux groupes d’une quarantaine de cochons d’Inde, à qui ils ont fait écouter de la musique. L’un des groupes écoutait un son compressé, l’autre un non-compressé. « On a fixé le niveau pour les deux groupes à 102 décibels, qui est celui d’une boîte de nuit », rapporte le scientifique. Les sujets ont ensuite été exposés à la musique pendant quatre heures, soit le temps moyen passé en discothèque.

Les cochons d’Inde ont été choisis grâce à leur système auditif proche du nôtre. « Lorsqu’un son fort survient, une zone du cerveau appelée tronc cérébral peut déclencher des réflexes protecteurs », explique le chercheur. En quoi consistent ces réflexes ? De petits muscles, dans l’oreille moyenne, peuvent se contracter de manière automatique et atténuer les sons qui rentrent. « Nous avons décidé d’utiliser ces réflexes comme marqueurs, afin d’étudier comment le cerveau auditif « encaisse » les sons compressés ».

La musique compressée entraîne une « fatigue auditive »

Autre sujet d’intérêt des chercheurs, les éventuelles pertes auditives suite à une exposition prolongée à la musique compressée. « Nous n’en avons pas observées, souligne le professeur Avan. En revanche, au niveau de la réponse cérébrale, le constat est moins positif. Dans les deux groupes, une « fatigue » est observée à la sortie, avec une diminution des réflexes auditifs ».

Le groupe exposé à la musique non compressée recouvre ses facultés en quelques heures. « L’autre groupe, au bout d’une semaine, n’avait toujours pas récupéré à 100 % », constate Paul Avan. Cette altération des réflexes protecteurs est un risque direct pour le circuit neuronal auditif. En effet, les muscles ne se contractant plus, l’oreille n’est plus protégée. « Si l’on est exposé à des sons forts la semaine suivante, par exemple en retournant en discothèque, la fatigue auditive va encore s’aggraver », alerte le chercheur.

L’étude conclut qu’une partie des voies cérébrales auditives est affectée anormalement par l’exposition à la musique compressée. « Cela peut cacher d’autres lésions, avertit le professeur en biophysique. L’étude doit se poursuivre, notamment pour étudier les atteintes précises sur les neurones ».

Pour Véronique Bazillaud, directrice des affaires publiques d’Ecouter Voir et Déléguée Générale de la Fondation Ecouter Voir, cette étude est importante car elle pourrait permettre au grand public de prendre conscience de ces risques. « Tout le monde est exposé à ces sons. Les chercheurs veulent identifier les dangers pour pouvoir ensuite faire de la prévention ». La Fondation Ecouter Voir a financé cette étude suite à un appel à projet en 2019.

Comment les sons compressés nous affectent-ils au quotidien ?

Il n’est pas nécessaire de passer une soirée en discothèque pour ressentir la « fatigue auditive » mise en lumière par l’étude. Au téléphone, à la radio, durant les réunions en ligne, les sons compressés sont partout. Et avec eux, l’absence de niveaux faibles nécessaires au repos de l’oreille. « Le son est tout le temps fort », résume le professeur Avan.

Plusieurs situations du quotidien permettent d’illustrer la fatigue auditive liée aux sons compressés. En premier lieu, les longues réunions en visioconférence qui se sont multipliées avec le développement du télétravail. « Après une utilisation prolongée, les gens se plaignent d’un son « très fatigant », donnant mal à la tête », rapporte Paul Avan.

Autre exemple, les publicités à la radio ou à la télévision sont ressenties comme « plus fortes » par les auditeurs. « En fait, c’est faux, remarque le scientifique. Les publicités sont au même niveau que le reste, mais l’absence de sons faibles donne ce sentiment d’être « bombardé » par une pub ».

De plus, on suspecte que ces expositions prolongées aux sons compressés rendent plus sensibles aux sons forts. Ils pourraient aussi provoquer des acouphènes.

Comment limiter les effets des sons compressés ?

La première recommandation du professeur Avan est de se préserver d’une exposition à des musiques ou des sons compressés. Et si l’on ne peut les éviter ? « S’éloigner des écrans, diminuer le volume de son casque audio ou de son enceinte est plus sage », recommande le chercheur. D’autant plus que le but initial de la compression est de rendre les sons plus audibles.

En revanche, ménager des pauses régulières n’aurait pas permis de limiter la fatigue auditive. « On imagine que cette fatigue vient au bout de quelques minutes. Il faut savoir que le circuit auditif travaille bien plus que tout autre circuit neuronal », explique Paul Avan. « Le problème, c’est que le grand public ne peut pas identifier à l’oreille une musique compressée, reprend Véronique Bazillaud. Il n’a pas non plus la possibilité de choisir d’écouter un son naturel ou modifié ».

Afin de limiter l’exposition à ces sons compressés, la création d’un label pour les musiques non (ou moins) compressées est envisagée. « L’idée serait de garantir qu’une musique a été produite sans compression et qu’elle est donc « sûre » », imagine la Déléguée Générale de la Fondation Ecouter Voir. Un groupe de travail sous égide de l’association de la Semaine du Son doit voir le jour prochainement, auquel la fondation Ecouter Voir participera pour en étudier la faisabilité. Des contacts directs avec les producteurs de musique sont d’ores et déjà établis.

 

*Il s’agit du niveau sonore maximum autorisé par la loi dans les lieux publics en France.

  • Solal Duchêne
  • Crédit photo : Getty Image

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