Prévenir le suicide des chefs d’entreprise

Surcharge de travail, dépôt de bilan, stress intense… De nombreux chefs d’entreprise sont à bout au point d’envisager parfois le pire. Pourtant, des solutions existent pour les aider à surmonter leurs difficultés.

Prévenir le suicide des chefs d'entreprise

Marquée par une crise économique majeure, 2008 fut une année noire pour les entreprises. Depuis, les procédures collectives ouvertes par les tribunaux de commerce (sauvegardes, redressements, liquidations) se multiplient. Des échecs, parfois si mal vécus par les dirigeants, que certains en viennent à commettre l’irréparable.

 

Des patrons épuisés et isolés

« Problèmes financiers, conflits avec des salariés, nécessité de trouver de nouveaux clients… Dans un contexte économique difficile, les tâches du chef d’entreprise ont fait de cette fonction un facteur de risque de souffrance », explique le Dr Jean-Luc Douillard, psychologue et coordinateur du programme régional de prévention du suicide en Charente-Maritime.

Angoissés, les patrons en proie à de telles difficultés souffrent de troubles du sommeil, en particulier d’insomnie. « Beaucoup disent s’endormir avec leurs problèmes et se réveiller avec », rapporte Olivier Torres, fondateur d’Amarok, premier observatoire de la santé des dirigeants de PME et des entrepreneurs. Les dirigeants dorment en moyenne 6 h 30 par nuit, contre 7 h 05 pour la population générale. Pour tenir, certains abusent du café et des cigarettes, et cherchent dans les médicaments et l’alcool un certain réconfort.

Aux difficultés financières s’ajoutent des soucis d’ordre privé, généralement liés. « Tout se dégrade, commente le Dr Douillard. Les liens sociaux s’étiolent, des tensions familiales apparaissent, la personne s’isole ». Épuisés physiquement et psychiquement, certains envisagent alors le suicide comme la seule solution à leurs problèmes, « pour que tout s’arrête ».

 

Oser demander de l’aide

Pour ne pas en arriver à de telles extrémités, les patrons ne doivent pas rester seuls avec leurs difficultés. Dès les premiers signes (baisse du chiffre d’affaires, retards de paiements prévisibles, trésorerie tendue…), ils peuvent appeler leur Chambre de commerce et d’industrie (CCI) où, après analyse de leur situation, des conseillers experts vont leur proposer un rendez-vous afin d’identifier avec eux des solutions.

Même chose au sein des juridictions commerciales où des juges spécialisés sont à leur écoute. Ils peuvent également contacter les Centres d’Information sur la Prévention des difficultés des entreprises (CIP), qui sauront les orienter vers les dispositifs d’accompagnement adaptés. Enfin, au niveau local, des associations comme Écoute Dirigeants en Détresse (Loire-Atlantique) ont mis en place des plateformes téléphoniques gratuites et anonymes. Mais rares sont les chefs d’entreprise qui osent demander de l’aide. Longtemps dans le déni, ils n’acceptent la terrible vérité qu’une fois au tribunal.

 

APESA repère les personnes en détresse psychologique

Face à de telles situations, professionnels et bénévoles de la justice commerciale (juges des tribunaux de commerce, greffiers, mandataires…) et du chiffre (experts-comptables, conseillers en gestion…) se sentent souvent démunis. « Les entrepreneurs confrontés à des difficultés graves peuvent avoir le sentiment que nous ne les comprenons pas, ce qui est faux. Mais nous n’étions pas formés et outillés pour gérer des situations parfois extrêmes », témoigne Marc Binnié, greffier au Tribunal de Commerce de Saintes. « Un sentiment d’impuissance auquel s’ajoute parfois celui de culpabilité quand les choses tournent mal », ajoute Michel Caillet, juge au tribunal de commerce de La Roche-sur-Yon.

Il fallait donc intégrer la prise en compte de la souffrance morale aiguë dans les pratiques professionnelles, explique Marc Binnié. Avec Jean-Luc Douillard, il crée, en 2013, APESA (Aide Psychologique pour les Entrepreneurs en Souffrance psychologique Aiguë). Soutenu par Harmonie Mutuelle et sa filiale RMA (Ressources Mutuelles Assistance), ce dispositif apprend aux acteurs et intervenants des tribunaux de commerce à repérer les personnes en détresse et donne accès à des psychologues. « À la fin de l’entretien lors des audiences, nous demandons systématiquement : « Personnellement, comment allez-vous ? » et « Acceptez-vous d’être appelé pour être aidé » ? », rapporte Michel Caillet.

Rarement refusée, cette proposition permet de passer le relais à des professionnels formés à la gestion des crises suicidaires. Si besoin, les patrons en détresse se voient proposer cinq séances de soutien psychologique, gratuites. « Et là, les gens racontent tout : leur colère, leur sentiment de honte, leur culpabilité… Ils partagent enfin leur souffrance », confie Jean-Luc Douillard.

 

Plus de 250 chefs d’entreprise aidés

Pour l’heure, il n’existe aucune statistique sur le suicide des dirigeants. Car, comme le déplore le Pr Olivier Torres, « le suicide d’un salarié, dans les médias, c’est un fait de société ; le suicide d’un patron, c’est un fait divers ».

Reste qu’à ce jour, plus de 250 chefs d’entreprise ont été aidés par le dispositif APESA, qui a donné lieu à environ 200 entretiens d’évaluation et 400 consultations auprès des 165 psychologues actuels du réseau. APESA est mis en place dans une dizaine de tribunaux (sur les 134 existants) et devrait être déployé dans une trentaine d’autres d’ici à fin 2017.

  • Amélie Pelletier
  • Crédit photo : PeopleImages / iStockphotos

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