« Avec la Covid-19, l’anxiété s’est rajoutée aux risques psychosociaux connus »

La crise sanitaire change profondément les façons de travailler. Au-delà des craintes pour leur santé, les salariés sont parfois désemparés face aux changements auxquels ils ont dû faire face du jour au lendemain. Sans compter la crise économique et la crainte du chômage. Entretien avec le docteur William Dab, auteur de La Santé et le travail*.

William Dab

William Dab, médecin épidémiologiste, est professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers. Il a été directeur général de la Santé de 2003 à 2005.

Dans quelles mesures la Covid-19 accentue la problématique des risques psychosociaux ?

William Dab : La situation est inédite. On ne sait pas dans quel sens tout cela va aller. Et c’est loin d’être terminé. La particularité de cette crise est qu’elle n’a pas été créée par les entreprises. C’est extérieur au secteur économique et ça perturbe de façon profonde la vie au travail.

Nous n’avons pas beaucoup d’études sur les conséquences de la Covid-19 en termes de risques psychosociaux car tout est très récent. Toutefois, nous disposons de sondages. La Covid-19 génère une inquiétude pour la santé et pour l’avenir. On va avoir un million de chômeurs en plus. Des secteurs économiques entiers sont bouleversés : les transports, le tourisme… L’irruption brutale et non préparée du télétravail est aussi problématique en l’espèce.

Que sont les risques psychosociaux ?

Les risques psychosociaux sont définis, par l’Insee, comme les risques pour la santé mentale, physique et sociale, engendrés par les conditions d’emploi et les facteurs organisationnels et relationnels susceptibles d’interagir avec le fonctionnement mental.

Anticiper le télétravail

Bon nombre de salariés ont pourtant loué ses avantages…

W.D. : Certes, le télétravail a des avantages, ne serait-ce que parce qu’il a protégé du virus. Il a entraîné des retombées réconfortantes avec la diminution de la pollution atmosphérique massive, la réduction de l’utilisation des transports, l’aménagement en toute autonomie du temps de travail, des loisirs.

Le fait que ce télétravail n’ait pas été préparé a induit des situations difficiles. Certains se sont retrouvés confinés dans un petit logement, entourés de bruits, pas équipés pour travailler à la maison avec un seul ordinateur pour toute la famille qui servait à la fois pour les activités professionnelles et l’école des enfants…

Le télétravail interroge sur le management. On ne peut pas encadrer des équipes en présentiel et à distance de la même façon. Bien souvent cela n’a pas été anticipé. Certains managers ont été complètement absents et les employés se sont sentis abandonnés. Et il y a eu l’inverse : des managers trop tatillons, qui contrôlent à l’excès, entraînant une vraie intrusion dans la vie du salarié. Tout cela a un impact sur la qualité du travail, provoque de l’insatisfaction, du stress…

Comment cela s’est-il manifesté ?

W.D. : Au moment de la reprise des activités, après le 11 mai, beaucoup d’employés ont témoigné, notamment à leur médecin, de la crainte, de l’angoisse éprouvées. Ils doutaient du sérieux de leur entreprise, de l’efficacité de la protection qu’elle allait leur apporter et demandaient des arrêts de travail. Dans ce cas de figure, nous ne sommes pas face à du stress mais à de l’anxiété. La Covid-19 a ajouté cette dimension aux risques psychosociaux déjà connus.

« Désigner un référent Covid »

Comment prévenir les risques psychosociaux ?

W.D. : Dans une situation de cette ampleur, les entreprises doivent mettre à jour le document unique d’évaluation des risques professionnels, notamment l’aspect infectieux, afin de protéger, d’éviter les contagions et transmissions.

Il est bon de désigner un référent Covid. Certaines structures en ont nommé deux, ce qui est judicieux : un choisi par la direction et l’autre par le Comité social et économique (CSE), représentant les salariés. Quand les gens sont inquiets, ont des questions à poser, ils doivent pouvoir identifier la personne à qui s’adresser.

Certaines entreprises ont ouvert des adresses mails pour recenser les questions, les plaintes, les inquiétudes. Il est nécessaire d’avoir un dispositif d’observation des difficultés vécues dans cette situation exceptionnelle.

On peut envisager des solutions comme celle de se réunir un jour par semaine pour maintenir le lien, le dialogue social. Il faut conforter le collectif, repérer les problèmes, pour ne pas laisser des situations dégénérer, et trouver des solutions pragmatiques générales ou au cas par cas.

Ne faut-il pas plus de formation et d’informations ?

W.D. : Il est primordial de former de façon courte les cadres. Tout d’abord aux mesures d’hygiène, obligatoires, qui bouleversent les habitudes de travail. Les cadres doivent en parler, être à l’écoute de leurs équipes, résoudre directement les problèmes sur le terrain. La formation doit aussi porter sur le management du télétravail pour trouver un juste équilibre entre le trop de contrôle et l’absence de suivi.

Comment les travailleurs seuls (indépendants, artisans…), sans structure, peuvent se protéger des risques psychosociaux ?

W.D. : Pour cette catégorie de travailleurs, c’est très difficile de se protéger. De façon générale, ils sont face à une déshérence au niveau de la santé au travail. Rien n’est prévu pour eux. Ils doivent rester en alerte, s’écouter, favoriser les contacts avec autrui, par exemple sur les réseaux sociaux. Si l’on se sent anxieux, que l’on a des difficultés pour dormir… il est conseillé de consulter son médecin généraliste, sans attendre.

  • Crédit photo : Clémence René-Bazin
Auteur article
Patricia Guipponi

journaliste généraliste spécialisée notamment en social et santé.

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