Coronavirus : quels changements pour notre société ?

Face au Covid-19, l’anthropologue Frédéric Keck invite à reconsidérer nos rapports sociaux et nos comportements environnementaux.

Coronavirus : quels changements pour notre société ?

Frédéric Keck, anthropologue, connaît bien les pandémies, sujet de ses recherches au CNRS.

Qu’est ce qui caractérise cette pandémie du Covid-19 par rapport à celles passées ?

Frederic Keck
Frédéric Keck – crédit photo : DR

Frédéric Keck : Cette pandémie ressemble à celle du SRAS, qui s’était diffusée en 2003 de Chine vers le reste de l’Asie et jusqu’à Toronto, au Canada. Elle avait infecté environ 8 000 personnes et 800 d’entre elles en sont mortes. La séquence génétique du Covid-19 est proche de celle du SRAS. Son réservoir animal est également la chauve-souris.

Ce coronavirus est moins mortel mais plus contagieux que le SRAS. Il se diffuse de manière asymptomatique et sa période d’incubation est beaucoup plus longue. Probablement jusqu’à deux semaines au lieu de deux jours.

Le Covid-19 ressemble également à la grippe pandémique, maladie respiratoire atypique transmise des oiseaux aux humains. Mais, à la différence des virus de grippe, qui appartiennent à une toute autre famille, nous n’avons aucun vaccin contre les coronavirus.

« L’écologie des maladies infectieuses »

Des observateurs ont alerté sur une pandémie à venir. Vous-même avez évoqué leur caractère cyclique. Pourquoi ne sommes-nous pas mieux préparés ?

F.K : La préparation aux pandémies implique un haut degré d’investissement dans les hôpitaux publics, pour simuler l’effet d’une maladie atypique sur le personnel hospitalier et pour stocker des masques et des traitements. Et une grande réactivité dans la perception et l’interprétation des signaux d’alerte sur les infections qui viennent du monde animal.

Depuis 2005, après la crise du SRAS qui a confirmé le caractère cyclique des pandémies, l’Organisation mondiale de la santé a mis en place ces normes de préparation. Mais, leur coût élevé dans la durée montre qu’il est difficile de les suivre.

Cette pandémie va-t-elle bouleverser notre rapport à la nature ?

F.K. : Le spécialiste des bactéries du sol, René Dubos, a dit « nature strikes back », que l’on peut traduire par « la nature rend coup pour coup ». Lorsque les hommes inventent une arme pour contrôler la nature, comme les antibiotiques, celle-ci invente de nouvelles armes en retour, comme des bactéries résistantes aux antibiotiques.

Cette alerte consiste littéralement à prendre le point de vue des bactéries sur les transformations de l’environnement. Elle est au cœur de ce que l’on appelle l’écologie des maladies infectieuses. Laquelle a construit le savoir scientifique sur le retour cyclique des pandémies de grippe du fait de leur émergence chez les oiseaux.

L’homme peut-il oublier ce qui se produit aujourd’hui pour reprendre la vie d’avant ?

F.K. : Il y a une mémoire qui ne s’oublie pas, c’est l’immunité. Notre organisme garde la trace de toutes les infections qui sont passées par l’espèce humaine et qui se sont atténuées. Le principe de la vaccination vise à stimuler cette mémoire atténuée pour préparer l’organisme à la prochaine infection.

En 2009, le virus H1N1, venu du Mexique, a causé moins de morts que ce qui était redouté. Toutes les personnes, nées avant 1957, avaient de l’immunité contre ce virus pas si nouveau que cela. En effet, le virus H1N1 a émergé en 1918 avant d’être remplacé, en 1957, par le virus H2N2, cause de 2 millions de morts.

« Avoir un regard plus respectueux sur la nature »

Ce virus va-il modifier nos interactions sociales ?

F.K. : Nous allons, sans doute, penser davantage aux risques d’infection lorsque nous sortirons de chez nous avec un masque pour ne pas mettre en danger autrui quand nous avons des symptômes de grippe. Nous allons aussi davantage profiter de la possibilité de rencontrer les gens en face-à-face, après plusieurs mois de confinement à ne voir les gens que sur des écrans.

Et il faut espérer que la survalorisation au cours des vingt dernières années des professions de ce que l’écrivain Guy Debord appelait « la société du spectacle » soit atténuée au profit des professions de ce que de nombreux philosophes appellent « la société du care* ».

Quels enseignements pouvons-nous en tirer ?

F.K : Il nous faut avoir un regard plus respectueux sur la nature comme une puissance d’émergence qui déjoue nos espoirs de contrôle. Nous devons prendre conscience du nécessaire ralentissement de l’économie et de la nécessité de relocaliser les productions primordiales en consommant moins de produits superflus à bas coût qui allongent les chaînes d’approvisionnement. Enfin, il serait bon de maîtriser notre rapport au monde numérique, notamment parce qu’il peut, comme le monde réel, nous transmettre des virus qui font dérailler le système global.

* Du prendre soin.

  • Patricia Guipponi
  • Crédit photo : Getty Images

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