Jean Jouzel : « L’urgence climatique est aussi importante que l’urgence économique »

Après la crise du Covid-19, la reprise économique pourra-t-elle se passer de la lutte contre le réchauffement climatique ? La réponse est évidemment non pour le climatologue Jean Jouzel. Interview.

Jean Jouzel : « L’urgence climatique est aussi importante que l’urgence économique »

Climatologue et glaciologue, Jean Jouzel a été vice-président du groupe scientifique du Giec, le groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat qui a obtenu le Prix Nobel de la paix en 2007. Actuellement président de l’association Météo et Climat, il est aussi membre de l’Académie des sciences et du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et impliqué dans la gouvernance de la Convention citoyenne pour le climat.

Jean Jouzel revient pour nous sur la crise du coronavirus. Il évoque les conséquences possibles sur nos choix économiques et nos habitudes de consommation.

Pour certains scientifiques*, l’épidémie de Covid-19 est liée à notre non-respect de la nature, et notamment à la déforestation. Vous êtes aussi de cet avis ?

Jean Jouzel : Je ne suis pas un spécialiste de ces questions. Mais dans le cas de la Chine, ce que je comprends, c’est que les déforestations ont conduit certaines espèces animales à se rapprocher des villes. De manière indirecte, la déforestation liée à nos activités humaines augmente donc les contacts possibles avec des espèces dont on dit qu’elles pourraient transmettre des virus à l’Homme (on parle alors de zoonoses**). Et ce risque semble plus grand aujourd’hui qu’il y a une centaine d’années.

Pour expliquer l’origine de la pandémie de Covid-19, j’ai le sentiment que l’hypothèse d’une zoonose – même si elle n’est pas totalement démontrée – est beaucoup plus vraisemblable que celle d’un virus qui se serait échappé d’un laboratoire de Wuhan, intentionnellement ou accidentellement.

On aurait donc un peu cherché ce qui nous arrive ?

J.J. : On ne peut pas tout à fait le dire comme cela. Mais ce qui se passe avec le coronavirus est quelque part une conséquence de nos pratiques. Ceux qui décident les déforestations ne le font pas délibérément pour nous rendre la vie plus difficile. Simplement, ils ne pensent pas à tous les impacts possibles. Leur premier moteur, c’est avant tout l’appât du gain.

Avec le ralentissement de l’économie pendant le confinement, nos émissions de gaz à effet de serre ont diminué. Mais quel sera l’impact réel au regard de l’évolution du climat ?

J.J. : Cette période de confinement a probablement trois conséquences positives. La première, c’est l’impact sur l’effet de serre, même s’il sera marginal. En France, on estime entre 3 et 5 % la diminution des émissions de CO2 sur l’année. Mais pour limiter la hausse des températures à 1,5° d’ici à 2030, il faudrait qu’elles baissent de 7 % chaque année. Donc on est loin du compte. Malgré tout, cette période nous montre bien le lien entre activité économique et gaz à effet de serre. Car toutes nos activités liées à l’utilisation des combustibles fossiles émettent du CO2.

Le deuxième effet ponctuel à noter, c’est la diminution de la pollution au sens trivial du terme. Elle aussi est très souvent liée à l’utilisation des combustibles fossiles, le charbon si on prend l’exemple de l’Inde ou de la Chine. Chez nous, si on parle des particules fines, il s’agit plutôt du diesel et de l’essence. Enfin, la troisième conséquence du confinement, c’est la baisse de la pollution sonore dans les villes. Il y a quand même beaucoup moins de bruit et ce n’est pas négligeable.

Et en matière de santé, des pollutions évitées, ce sont des pathologies ou des décès en moins.

Qu’en sera-t-il après ? Pensez-vous que nous allons changer durablement nos habitudes ?

J.J. : Pendant cette période, on a sous les yeux les bénéfices qui pourraient résulter d’une économie sobre en carbone, c’est-à-dire plus largement tournée vers les énergies renouvelables. Se désintoxiquer des combustibles fossiles n’a que des avantages, c’est l’enseignement que l’on peut en tirer. Donc si, après cela, on repart sur la même trajectoire qu’avant, c’est qu’on est complètement idiots collectivement. Ou bien alors c’est l’appât du gain là aussi.

Mais on voit déjà que les premières aides de l’État français vont au transport aérien et à l’automobile, sans conditions ou presque. Donc on peut se poser des questions. Il ne faudrait pas faire comme après la crise de 2008, durant laquelle les émissions de gaz à effet de serre avaient baissé, en repartant de plus belle ensuite. Si on fait la même erreur, c’est vraiment que nous sommes égoïstes vis-à-vis des jeunes. Car ce sont eux qui seront frappés de plein fouet par le dérèglement du climat dans la deuxième partie de ce siècle. Ce serait d’un égoïsme incroyable alors que c’est techniquement possible.

En France, il faudrait simplement respecter la loi car on a affiché l’ambition d’atteindre la neutralité carbone en 2050. Or, tel que l’on est parti, on risque bien de ne pas y arriver.

On voit actuellement des Français se tourner vers les circuits courts, des villes mettre en place de nouvelles pistes cyclables… Certains signes semblent malgré tout positifs ?

J.J. : Il y a un souhait des citoyens d’aller vers plus de sobriété. Ils comprennent que c’est leur bien-être qui est en jeu. Concernant les pistes cyclables temporaires, c’est une bonne chose. Et je pense qu’il sera très difficile de revenir en arrière après et de les supprimer. Ce ne serait pas bien compris.

À l’inverse, on entend aussi en ce moment des industriels demander de repousser les nouvelles normes environnementales à plus tard car la reprise économique serait plus urgente. On est d’accord pour dire qu’elle l’est, mais pas à n’importe quel prix. Si on prend l’exemple du transport aérien au niveau mondial, il ne peut pas continuer à se développer de façon exponentielle. Je ne suis pas contre le transport aérien mais il faut réfléchir à son utilité et à sa pertinence. C’est la même chose pour le numérique qui émet lui aussi des gaz à effet de serre. Doit-on vraiment aller vers le tout numérique à l’avenir, sans se poser de questions ?

L’urgence climatique est donc tout aussi importante que l’urgence économique selon vous ?

J.J. : Oui, absolument. Je ne remets pas en cause le fait que l’on injecte beaucoup d’argent dans l’économie pour faire face à la crise. Mais on ne peut pas le faire sans avoir cette réflexion sur la lutte contre le réchauffement climatique. On ne peut pas rester sur le modèle de développement économique du monde d’avant. Car au chaos dû à la crise du Covid-19 s’ajouterait un autre chaos, lié à la crise climatique.

On parle de 20 milliards d’euros par semaine en France pour sortir de la crise économique. Mais 20 milliards, c’est ce qu’il faudrait mettre chaque année d’ici à 2030 pour tenir les engagements de la transition énergétique, qui elle aussi est créatrice d’emplois.

Avec le Giec, on a dit et redit depuis 15 ans que si on voulait limiter le réchauffement climatique à 2 degrés, il faudrait que le pic d’émissions de gaz à effet de serre soit atteint en 2020 au plus tard. Aujourd’hui, on est au pied du mur. Il faut que nos émissions redescendent rapidement pour que les jeunes puissent vivre dans un monde dans lequel il leur sera possible de s’adapter. Mais pour cela, c’est maintenant qu’il faut agir.

* Seize dirigeants d’organismes scientifiques ont signé une tribune intitulée La pandémie de Covid-19 est étroitement liée à la question de l’environnement le 17 avril 2020 dans Le Monde.

** Une zoonose est une maladie infectieuse ou parasitaire, transmissible directement ou indirectement d’un animal vertébré à l’Homme (et inversement). Par exemple via la consommation de produits issus de ces animaux : viande, lait, œufs…

  • Crédit photo : DR
Auteur article
Angélique Pineau-Hamaguchi

rédactrice en chef adjointe d’Essentiel Santé Magazine, spécialisée dans les sujets de société (environnement, économie sociale et solidaire…).

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