Julien Vidal : « Avec notre argent, nous détenons un pouvoir extraordinaire »

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L’épargne des Français s’élève à 5 000 milliards d’euros. Et si tout cet argent sur nos comptes en banque servait à financer des entreprises et des projets qui œuvrent à un monde plus durable et équitable ? Loin d’être une utopie, c’est possible. Nullement compliqué, qui plus est. Julien Vidal, auteur du livre Redonnons du pouvoir à notre argent, nous explique comment.

Julien Vidal - crédit Catherine Delahaye

Julien Vidal est le fondateur du mouvement Ça commence par moi, par lequel il accompagne tout un chacun à adopter un mode de vie écocitoyen. En septembre 2020, il a publié le livre Redonner du pouvoir à son argent*. À travers ce livre, il explique le fonctionnement du système bancaire et financier et montre comment chacun d’entre nous peut agir à son échelle, facilement, en utilisant ou en plaçant son argent autrement.

Car il existe plusieurs alternatives au système financier prépondérant qui permettent d’épargner, d’investir, d’utiliser des monnaies locales… pour soutenir des projets et des initiatives locales, durables et solidaires.

5 000 milliards d’euros d’épargne

Avec ce livre, vous avez souhaité faire de la pédagogie sur la finance et montrer son lien avec l’écologie. Justement, quel est ce lien ?

Julien Vidal : En octobre 2020, l’ONG Oxfam a sorti un rapport** indiquant que les six plus importantes banques françaises représentent près de huit fois les émissions de gaz à effet de serre de la France entière. Pourquoi ? Parce que leurs placements et investissements sont d’une part considérables, et d’autre part orientés en grande majorité vers des profits à court terme qui financent les énergies fossiles.

Cet argent est le nôtre. Et il est colossal : l’encours de l’épargne française s’élève à 5 000 milliards d’euros. Nous sommes donc directement à la source du système bancaire et financier, puisque nous le faisons tourner au quotidien avec l’argent déposé sur nos comptes – même si ce n’est pas nous qui décidons de son fonctionnement. Nous détenons là un pouvoir extraordinaire.

Quel est ce pouvoir exactement ?

J.V. : Il est double : celui de réduire le robinet qui finance encore majoritairement des activités climaticides, d’extraction de charbon, de gaz de schiste, de pétrole… Et celui de mettre notre argent à disposition de ces initiatives écologiques, sociales et solidaires qui en ont besoin pour changer d’échelle. Il est donc important de faire savoir aux citoyens qu’ils ont du pouvoir à leur échelle. C’est l’enjeu de ce livre.

Choisir une banque solidaire

Concrètement, comment peut-on agir ?

J.V. : Le premier message est déjà de comprendre comment fonctionne le système bancaire et financier. Mon livre est un premier pas, j’invite ensuite le lecteur à compléter ces informations. Il existe un tas de documents, rapports d’associations, documentaires… sur la question qui permettent de s’approprier le sujet, et donc de donner les moyens d’agir.

Et ensuite ?

J.V. : Le Graal, c’est de changer d’établissement bancaire pour déposer son argent dans une banque aux activités durables. Moi-même, j’en ai changé il y a 10 ans. Si je l’ai fait, tout le monde peut le faire. Ce n’est pas aussi compliqué qu’on le croit. D’autant plus que l’on a de plus en plus d’outils à notre portée pour faciliter ces démarches.

La « loi Macron » de 2017 rend le transfert de nos comptes bancaires vers une autre banque presque aussi simple que de changer d’opérateur téléphonique. Cela dit, selon sa situation financière, si on a un emprunt notamment, il peut être plus compliqué de changer de banque. Cela ne signifie pas pour autant que l’on ne peut rien faire. Il est possible d’ouvrir un compte épargne dans une banque solidaire ou bien d’utiliser son argent pour soutenir des initiatives durables.

Il y a tout un tas d’outils qui nous le permettent comme les monnaies complémentaires, le crowdfunding (ou financement participatif, N.D.L.R.), les plateformes de financements de projets sociaux et solidaires… Et cela génère un réel impact positif.

Se méfier du greenwashing

Peut-on pousser les banques à être plus vertes et plus solidaires ?

J.V. : Plus il y aura de personnes qui changent de banque, plus cela va les inciter à évoluer vers des pratiques bancaires et financières plus durables. Mais déjà, on voit que cela bouge dans le secteur. L’État a créé deux labels de finance solidaires : ISR (Investissement socialement responsable) et Greenfin. Certaines banques commencent à communiquer sur des engagements responsables, même si cela relève plus aujourd’hui d’actions de communication, flirtant avec le greenwashing***, que d’engagements concrets. Mais elles peuvent évoluer vers des pratiques plus durables. Par ailleurs, de nouveaux outils voient le jour. Comme Rift de l’entreprise Lita (plateforme d’investissements dans des projets à impact positif, N.D.L.R.). Cette application a l’ambition de devenir le « Yuka »**** de la finance. L’outil permet d’analyser ses placements d’argent, et propose des alternatives durables.

Quels ont été les premiers retours sur le livre ?

J.V. : La plupart des lecteurs m’ont dit qu’ils avaient conscience de la problématique et l’envie d’agir, mais sans savoir comment faire. Avec le livre, ils ont compris qu’il était possible de saucissonner les tâches pour les rendre accessibles et de créer un escalier de l’engagement plutôt qu’une montagne.

Des réseaux de gratuité et d’entraide

Qu’est-ce que l’enquête menée pour l’écriture de ce livre vous a apporté ?

J.V. : À la fin du livre, j’ai voulu ouvrir la réflexion sur la place de l’argent dans nos vies et son utilité. Est-ce un moyen pour mieux apprendre, mieux vivre et faire en sorte que les gens autour de nous soient heureux ? Ou une finalité en soi dictant des comportements de plus en plus déraisonnables et irrationnels ? De là, s’est posée la question de la gratuité. J’ai compris que sortir sa carte bleue n’était pas le seul geste pour répondre à un besoin. Il existe tout un tas de réseaux de gratuité et d’entraide autour de nous.

Je pense que l’emprunt, la location, le troc, le don, la mutualisation de biens devraient être des solutions à part entière plutôt que seulement ponctuelles. J’ai réalisé que nous avions du pouvoir en tant que consommateur mais qu’il n’était pas nécessaire d’être consommateur pour avoir du pouvoir.

* Publié aux éditions Actes Sud, Collection Je passe à l’acte (septembre 2020).

** Banques : des engagements climat à prendre au 4e degré, octobre 2020, Oxfam.

*** Le greenwashing, aussi appelé écoblanchiment, désigne l’utilisation trompeuse d’arguments écologiques pour donner une image écoresponsable.

**** L’application Yuka permet de scanner les produits de consommation courante (alimentation, hygiène, beauté) et d’avoir une information claire sur sa composition (calories, additifs, sucres, parabènes…) et son impact sur la santé.

  • Propos recueillis par Alexandra Luthereau
  • Crédit photo : Catherine Delahaye

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