Pour Isabelle Autissier, « chacun d’entre nous peut agir à son échelle pour la planète »

La présidente du WWF France nous explique comment nous pouvons peser sur le réchauffement climatique. En changeant parfois simplement nos habitudes.

Isabelle Autissier

Navigatrice, Isabelle Autissier est la première femme à avoir bouclé un tour du monde à la voile en solitaire. Egalement très concernée par le devenir de la planète, elle est, depuis 2009, la présidente du WWF France, la section française du Fonds mondial pour la nature*. Une ONG internationale de protection de l’environnement, née en 1961. En France, c’est une fondation reconnue d’utilité publique.

Isabelle Autissier est aussi écrivaine et membre du Conseil économique, social et environnemental (CESE), au titre de la protection de la nature et de l’environnement.

Covid-19 : une raison de plus de changer pour la planète ?

La crise du Covid-19 peut-elle être l’occasion de modifier nos habitudes en faveur de l’environnement ?

Isabelle Autissier : Cette crise sanitaire peut servir de prise de conscience en effet. Elle le devrait même ! En détruisant la biodiversité, les Hommes bouleversent les milieux naturels et leurs équilibres. Ce qui entraîne la rencontre d’espèces qui n’auraient jamais dû se croiser et donc la transmission de nouveaux virus. On avait pourtant eu des alertes précédemment avec les autres SRAS, Ebola, MERS, Zika, la grippe aviaire… Il faut comprendre qu’il ne peut pas y avoir d’Hommes en bonne santé sur une planète malade.

Nous avons une responsabilité dans cette pandémie. Il faut la reconnaître pour qu’elle nous pousse à changer nos comportements. D’ailleurs, la période de confinement, où l’on a eu un rythme de vie un peu différent, a peut-être été l’occasion pour certains de réfléchir. Espérons que cette crise puisse, d’une certaine manière, être utile.

Des propositions pour inventer le monde de demain

Une grande consultation citoyenne a été organisée sur internet du 10 avril au 25 mai 2020. Intitulée « Crise COVID-19 : comment inventer tous ensemble le monde d’après ? », elle a été initiée par la Croix-Rouge française, Make.org, le Groupe SOS et le WWF France avec d’autres organisations. Plus de 165 000 personnes y ont participé et environ 20 000 propositions ont été faites. Des propositions concernant l’alimentation et l’agriculture, la gestion des déchets, la mobilité, l’éducation… qui ont recueilli 1,7 million de votes au total.

De plus en plus de phénomènes exceptionnels

Malgré les alertes des scientifiques sur le dérèglement climatique, vous restez optimiste sur le fait qu’on peut encore changer les choses ?

I. A. : Rien n’est encore écrit. Cependant, il faut s’engager dès maintenant, commencer à changer ses habitudes, et de manière importante. Plus vite on le fera et mieux ça se passera. Aujourd’hui, la trajectoire sur laquelle on est parti est très mauvaise car elle va nous mettre en insécurité. On risque d’avoir de plus en plus de phénomènes météorologiques exceptionnels : inondations, incendies… Donc si on continue ainsi, oui, on arrivera à des catastrophes pour les êtres humains.

C’est pourquoi tout ce qui peut être fait, dès à présent, pour diminuer notre empreinte carbone* est une bonne chose. Car cela va permettre de limiter les risques. Et puis je crois qu’il faudra, dans le même temps, que l’on apprenne à s’adapter à ces bouleversements. Les deux sont nécessaires à mon avis.

* L’empreinte carbone est la quantité de gaz à effet de serre induite par une activité humaine.

À chaque citoyen de trouver ses propres motivations

Comment peut-on agir ? Par quoi commencer ?

I. A. : Déjà, il faut comprendre que chacun d’entre nous peut agir à son échelle pour la planète. Et le mieux est de commencer par ce qui nous parle. Il y a des gens qui vont avoir envie de s’y mettre pour protéger leur propre santé. Ils vont se dire par exemple « les résidus de pesticides dans l’alimentation classique, ce n’est pas bon pour ma santé et celle de mes enfants donc je vais essayer de manger le plus bio possible ».

D’autres, toujours pour leur santé, vont vouloir bouger davantage et se mettre à faire du vélo par exemple. Ce changement ne sera pas forcément motivé par le réchauffement climatique au départ. Mais simplement parce qu’ils se rendent compte que c’est plus sympa, meilleur pour leur santé et moins cher pour leur porte-monnaie.

Certains peuvent se dire aussi « moi, c’est la nature qui me préoccupe, donc je vais commencer par avoir des plantes sur mon balcon ou par faire un petit coin de jardin ». En réalité, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise porte d’entrée vers le changement. À chacun de trouver la sienne.

Peser sur les choix des entreprises, des collectivités

Souvent, quand on commence par changer une petite chose, on a rapidement envie d’en faire davantage…

I. A. : C’est vrai et je l’ai moi-même expérimenté. Quand on change quelque chose dans sa vie, on s’aperçoit que c’est possible. Parce que le fameux, « je n’y arriverai jamais » ou « ce n’est pas possible », on l’entend tellement !

Sur la question des emballages plastiques, beaucoup pensent « non, on ne peut pas s’en passer ». Et puis certains se demandent « et si j’essayais ? ». Car maintenant, même dans les supermarchés, on peut acheter des produits en vrac. Ces mêmes personnes comprennent alors que, finalement, ce n’est pas si contraignant et ça coûte également moins cher car on ne paie pas l’emballage. Elles vont ensuite se dire « tiens, il y a ce truc-là qui est intéressant aussi et puis pourquoi je n’essaierais pas cet autre ? Ma voisine m’a parlé de cela et mes enfants qui rentrent de l’école me racontent ceci… ».

On se laisse prendre au jeu en quelque sorte et on a envie d’aller plus loin, pour changer nos comportements en profondeur. D’ailleurs, en tant que consommateurs, on a un poids considérable sur les entreprises, sur les collectivités… Alors il faut l’utiliser pour les faire changer elles aussi !

Une appli pour aider chacun à agir pour la planète

C’est justement pour guider les citoyens qu’au WWF vous avez créé l’application WAG (We act for good) ?

I. A. : Tout à fait. Cette application a été pensée pour répondre à la question qu’on nous pose souvent : « Qu’est-ce que je peux faire ?». Je participe à beaucoup de rencontres publiques et, à chaque fois, les gens me disent : « Vous avez raison, il faut qu’on se bouge, mais comment je peux agir à mon niveau ? ».

L’appli WAG permet à la fois de donner des pistes d’actions concrètes et de motiver ceux qui s’engagent. Car lorsqu’on se sent tout seul dans son coin, on est un peu découragé. Si je trie mes poubelles mais que mon voisin ne le fait pas, alors à quoi ça sert ? Sur l’appli, on peut voir qu’il y a des centaines de milliers de personnes qui, à un moment donné, font la même chose que moi. Et ça, ça donne de l’énergie pour continuer ! On réalise qu’à plusieurs on peut réellement commencer à produire des résultats.

Prenons un exemple. Je mange bio depuis longtemps mais, il y a 20 ans, ça ne changeait pas la face du monde car on n’était que 0,1 % de la population. Aujourd’hui, le bio a une croissance à deux chiffres. De plus en plus d’agriculteurs se convertissent pour mieux gagner leur vie. D’ailleurs, les supermarchés aussi proposent du bio. Donc on voit bien que, parce qu’on a été de plus en plus nombreux, cela a produit des changements dans la société. Des changements qui vont dans le bon sens.

Des changements concrets dans sa vie quotidienne

À part manger bio, qu’avez-vous changé concrètement dans votre vie ces dernières années pour faire votre transition écologique ?

I. A. : Des tas de choses. Mais je l’ai fait progressivement. Chez moi, je ne mange que bio en effet et j’ai aussi considérablement réduit les protéines animales. Je mange donc beaucoup moins de viande et de poisson qu’il y a 10 ou 15 ans. J’ai appris à cuisiner autre chose. Par ailleurs, quand j’ai un déplacement en perspective, je me demande toujours si je dois vraiment le faire, puis si je peux y aller en transports en commun ou à vélo, quand je suis chez moi à La Rochelle. J’ai encore une voiture mais je m’en sers extrêmement peu.

J’ai isolé ma maison également. Je ne suis pas frileuse et je trouve que ce n’est pas très bon pour la santé de surchauffer. Donc chez moi, il fait 18°. J’ai un jardin partagé avec des amis. Je produis ainsi environ 40 % de mon alimentation. Et c’est plutôt sympa comme activité ! Un ami a aussi posé une ruche dans mon jardin. Comme vous le savez, je milite dans une organisation environnementale. À ce titre, je vais beaucoup à la rencontre des enfants et des jeunes pour discuter avec eux de la manière dont on peut changer les choses.

Disons que j’essaie d’agir dans différents domaines. À chaque fois, ce sont de petites choses, mais l’une entraîne l’autre…

Respecter les limites planétaires

Comment est née votre conscience écologique ?

I. A. : Elle est née assez tôt, avec la mer. Je suis ingénieure agronome halieute de formation, c’est-à-dire spécialisée dans la pêche. Quand j’ai commencé à travailler, j’ai vu très vite, avec mon prisme de scientifique, que l’on pêchait trop. Quand on regardait les courbes et qu’on essayait d’imaginer la suite, on voyait bien qu’on allait dans le mur. Le poisson n’est pas à notre disposition en quantité illimitée. La nature a ses rythmes de croissance, de multiplication.

À l’époque, on avait beaucoup de mal à faire passer ce message auprès des pêcheurs. Les politiques ne voulaient pas trop s’en mêler non plus. Et on est allé dans le mur en effet. On a détruit plein d’emplois, des communautés dans les ports qui vivaient grâce à la pêche… Un gâchis terrible qu’on aurait pu éviter si on avait simplement accepté de diminuer un peu.

Cela date de plusieurs dizaines d’années mais cette expérience m’a marquée. Depuis, j’ai toujours gardé ce sentiment qu’on ne pouvait pas dépasser les limites planétaires sans en subir les conséquences en tant que société humaine, en tant qu’êtres humains.

Le réchauffement climatique n’est pas une croyance

Vous êtes une scientifique. Votre engagement repose donc sur des faits, pas sur des croyances comme certains le pensent ?

I. A. : C’est ce qui fait l’identité du WWF et c’est pour cela que j’ai rejoint cette organisation, que l’on dit « science based » en anglais, c’est-à-dire basée sur la science. Lorsqu’on affirme que 60 % des vertébrés de la planète ont disparu en 40 ans, c’est parce qu’on les compte. Ce n’est pas une image, ce n’est pas une idée ou une croyance. Moi je ne « crois » pas au réchauffement climatique. Je vois les mesures de gaz à effet de serre et l’évolution des températures. Je regarde les faits.

C’est peut-être ma formation de marin aussi qui veut ça, car sur la mer on se confronte toujours aux éléments. Je n’ai pas une idée des vagues ou une opinion sur la houle. Je regarde ce que j’ai autour de moi et je fais avec. Et c’est peut-être également pour cela que l’on est pris au sérieux au WWF parce que, de fait, ce n’est pas de l’idéologie.

Je ne cherche pas à promouvoir quoi que ce soit. Je dis juste « regardez les faits, regardez la physique et la chimie ». Que ça nous plaise ou non, c’est comme ça. Tirons-en les conséquences collectives. Et essayons d’être avec cette planète et avec cette nature, puisque ce sont elles qui nous portent, plutôt que contre.

Manger bio n’est pas plus cher ?

On a aussi tendance, parfois, à opposer ceux qui se préoccupent de la « fin du monde » et ceux qui s’inquiètent de boucler la « fin du mois ». Mais les deux combats sont-ils réellement contradictoires ?

I.A. : Non, ils se recoupent en fait. Quand on se projette sur une évolution plus « verte » de la société, on se rend compte que cela crée plus d’emplois. Le bio génère plus d’emplois locaux que l’industriel. Idem pour les énergies renouvelables par rapport au nucléaire. Cela redonne aussi du pouvoir aux citoyens, une conscience de soi, ça retisse un lien avec la nature qui est bénéfique. Il faut arrêter de penser les questions environnementales comme des contraintes. Toutefois, elles pourront finir par le devenir si on ne fait rien.

Concernant l’alimentation, au WWF, on a regardé de manière précise le panier de la ménagère pour une famille de 4 personnes. On a dit : enlevons un peu de viande et de poisson, remplaçons-les par des protéines végétales avec plus de légumes. Et pour le même prix, on est arrivé à avoir des aliments bien meilleurs pour la santé. Donc ce n’est pas forcément plus cher. Des aliments qui, en plus, vont générer plus d’emplois et plus de biodiversité.

  • Propos recueillis par Angélique Pineau-Hamaguchi / Vidéo : Angélique Pineau-Hamaguchi
  • Crédit photo : Maïté Baldi - WWF

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