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Boris Cyrulnik : « Il va falloir une nouvelle économie et de nouvelles solidarités »

Le neuropsychiatre Boris Cyrulnik relève que, pour la première fois avec cette crise du Covid-19, la vie humaine a pris le pas sur les intérêts économiques. Ce qui n’empêche pas les plus vulnérables de subir plus que les autres la violence de la maladie et du confinement. Interview.

Boris Cyrulnik : « Il va falloir une nouvelle économie ainsi que de nouvelles solidarités »

Neurologue, psychologue, éthologue, et psychanalyste, Boris Cyrulnik s’est notamment fait connaître en popularisant le concept de résilience (la capacité d’un individu à surmonter un traumatisme et à se reconstruire) grâce à différents ouvrages sur ce sujet. Son dernier livre, La nuit j’écrirai des soleils* évoque notamment le manque (d’amour, de famille) et l’une de ses conséquences peu connue : la créativité.

Nous l’avons interrogé sur la crise du Covid-19. Avec simplicité, il parle des conséquences de la solitude et des carences affectives mais aussi de la faillite mondiale. Et évoque l’espoir de voir émerger de nouvelles solidarités, y compris économiques, ainsi que les raisons de rester optimiste.

* La nuit, j’écrirai des soleils (éditions Odile Jacob, avril 2020).

Comment vivez-vous le confinement ?

Boris Cyrulnik : Plutôt bien. Je suis seul avec ma femme dans une grande maison. J’en profite pour travailler paisiblement. Donc je ne me plains pas.

Quelles peuvent être les conséquences psychiques du confinement sur la population ?

B.C. : Le médecin et neurobiologiste Henri Laborit avait mené au siècle dernier une expérience sur l’isolement sensoriel d’où il ressortait que les premiers symptômes étaient l’angoisse et les hallucinations.

L’angoisse est un marqueur parce que l’on perd ses repères, le rythme auquel on est habitué : le jour, la nuit, les horaires de départ et de retour… Mais cela dépend beaucoup de la manière dont on était construit avant. De bonnes bases permettent de bien affronter le confinement et le processus de résilience pourra être efficace. En revanche, pour ceux qui avaient acquis des facteurs de vulnérabilité (une famille maltraitante, l’instabilité affective…), le traumatisme ne pourra pas être compensé par des ressources intérieures.

Le traumatisme varie-t-il selon l’âge ?

B.C. : Tout à fait. Un bébé est très rapidement neurologiquement altéré car ses neurones bouillonnent. Mais s’il est facile à traumatiser, il est tout aussi facile à réparer dès qu’une figure d’attachement le prend dans ses bras et, ainsi, le sécurise. Un enfant qui parle déjà, on le rassure par le corps à corps, les mots, des jeux adaptés, ou des dessins commentés. Chez les adolescents, qui se trouvent à une période sensible, les garçons décrochent plus vite en l’absence de cadre. Et plus le décrochement est long, plus le raccrochement l’est aussi. Les filles résistent mieux car elles se reconstruisent rapidement un cadre.

Quant aux personnes âgées, elles se retrouvent souvent désociabilisées par la période. Or, comme les bébés, elles ont besoin de relations affectives. Un petit signe suffit, qui va perdurer dans le temps : on y pense encore après. Une personne âgée seule, isolée, va arrêter de manger, de boire, et s’engourdir. Elle va mourir, pas de mort naturelle comme le certificat de décès l’indiquera, mais de carence affective.

Quels sont les outils de la résilience pour ceux qui sortent traumatisés de l’épisode Covid-19 ?

B.C. : Les deux mots-clés de la résilience sont « soutien » et « sens ». Le soutien se fait par la solidarité et la simple proximité relationnelle : c’est suffisant quand on est traumatisé. Le sens passe par la réflexion et le travail de la parole : cela se fait avec nos figures d’attachement, nos proches, nos amis, un religieux si l’on est croyant ou une « meilleure amie » pour les jeunes filles.

Comment expliquer cette faculté qu’ont les humains à repartir après une catastrophe ?

B.C. : La mémoire individuelle et la mémoire collective ne vont pas de pair. Quand est survenue l’épidémie d’encéphalite léthargique, surnommée à tort « grippe espagnole » au début des années 1920, on a dénombré dans le monde entre 20 et 50 millions de morts. Plus que le bilan de la première Guerre Mondiale. Mais il n’y avait pas de récit collectif, seulement une mémoire individuelle, assortie d’une certaine résignation. De même lors de la grippe de Hong Kong qui a sévi en 1969.

Le confinement a évité beaucoup de morts, mais il a ruiné l’Occident. Il y aura des conséquences dramatiques à cela. Par exemple, on ne pourra plus autant aider l’Afrique et le Moyen-Orient. Il y aura donc des famines. Au Yémen, c’est déjà le cas, l’Égypte n’est pas loin. Et aux famines succèdent généralement des guerres. Nous n’avons pas encore les chiffres définitifs du Covid-19. Mais on parlera de cette épidémie, qui ne disparaîtra pas de la mémoire collective.

Qu’est-ce qui a changé avec cette épidémie de Covid-19 ?

B.C. : Jusqu’à présent, la mort était acceptée. Le fatalisme prévalait. Pour la première fois de l’histoire de l’Humanité, on provoque une faillite mondiale pour éviter des morts.

Avait-on le choix ? Cela dépend de l’« ethos » du grec ancien, autrement dit la hiérarchie des valeurs. Des principes moraux.

Si l’on pense qu’une vie humaine vaut mieux que de la monnaie, c’était le bon choix. Il y a donc un progrès moral. D’où un progrès économique découlera peut-être. Comme la fin du stockage alimentaire. Mais aussi la baisse de la consommation de viande, donc celle de l’élevage intensif et du transport de fourrage. Car n’oublions pas que le virus ne se déplace pas, nous le transportons.

Quelles sont les évolutions attendues ?

B.C. : Il va falloir, je l’ai dit, une nouvelle économie, ainsi que de nouvelles solidarités. Je fais le pari que l’on va redévelopper l’agriculture et le commerce local, ou régional. Le tourisme va redevenir européen. On va redécouvrir les vertus des maisons familiales, dans le Haut-Var, le Centre-France, la Bretagne… Quand j’étais petit, ma famille adoptive louait un petit appartement chez un paysan, et on lui achetait ses produits.

De même, les grandes manifestations culturelles devront s’effacer devant de petits spectacles, qui donneront aussi du travail à beaucoup d’intermittents. Nous allons être obligés de repenser le partage des tâches.

Cette crise a mis en évidence le manque de médecins. Pour des motifs économiques, des gouvernements ont abîmé l’hôpital, fermé des petits laboratoires, des petits hôpitaux, des maternités. Des petites économies qui vont nous coûter terriblement cher. Aujourd’hui, le concours de médecine ne sélectionne pas mais élimine. Nous voyons que tous les personnels de santé payent actuellement de leur personne. Il faudrait augmenter les effectifs. Mais comme nous sommes ruinés, les mêmes salaires ne pourront plus être proposés aux médecins. Il va falloir apprendre à vivre autrement.

Vous êtes quand même optimiste ?

B.C. : L’évolution biologique et humaine, comme les vrais changements, ont toujours été liés à des catastrophes. Les discussions auxquelles on assiste depuis 1945, elles, n’apportent que de petites réformes et de petits programmes. Nous avons déjà connu cinq extinctions de masse depuis l’apparition de la vie sur terre. On trouve des traces de mollusques à 2000 mètres d’altitude !

À chaque fois, il y a une résilience naturelle : une autre flore et une autre faune réapparaissent. De même chez les humains : d’autres formes de sociabilité et de solidarité se mettent en place. Ce sera un monde plus frugal : moins de viande et plus de légumes. Moins d’argent et plus de consommation de proximité.

Quels sont les périls d’une période comme celle-ci ?

B.C. : Beaucoup de gens protestent, râlent, et espèrent un sauveur providentiel. Le risque est que ce dernier arrive en disant qu’il sait ce qu’il faut faire. C’est comme cela que des dictateurs sont élus démocratiquement. Dans de telles situations de fragilité économique, il n’est pas rare que des pays élisent un dictateur. Il y a eu l’Allemagne, Hitler et une guerre mondiale.

  • Propos recueillis par Nathania Cahen
  • Crédit photo : DRFP

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