Nathalie Levy, aidante auprès de sa grand-mère : « Une histoire de femmes et de solidarité évidente »

Voilà dix ans que la journaliste Nathalie Levy prend soin de Rosine, aujourd’hui âgée de 98 ans. Dans un livre émouvant, elle raconte l’amour qui la porte, mais aussi l’organisation et l’engagement que cela demande. Entretien.

aidante

Nathalie LévyAvec Courage au cœur et sac au dos (1), la journaliste Nathalie Levy livre un témoignage tendre et lucide sur son statut d’aidante, auprès de sa grand-mère de 98 ans. Elle nous raconte aujourd’hui son parcours, ses difficultés, et cette histoire d’amour qui la lie à Rosine depuis toujours. Nous livrant ses réflexions, elle clame : « Il faut dire stop à l’étanchéité générationnelle ! »

Pourquoi ce titre « Courage au cœur et sac au dos » ?

Nathalie Levy : Quand j’étais jeune, ma mamie me disait cette phrase quand elle voyait que je traversais une période de flottement, ou quand j’étais en petite forme. Je pensais qu’il s’agissait d’une formule de son cru et puis j’ai découvert que c’était un chant patriotique de la fin du XIXe siècle !

Que mettez-vous derrière ce terme d’« aidant » ?

N.L. : J’ai du mal à définir ce mot. C’est un statut flou qui se situe dans une zone trouble.

Ma grand-mère, Rosine, s’est retrouvée veuve à 29 ans avec deux petites filles de 3 ans et 6 mois. A partir de là, une histoire de femmes et une entraide féminine importante se sont mises en place. Rosine a toujours été très entourée, par ses deux filles d’abord, puis par ses petits-enfants, dont je suis l’aînée. J’ai toujours entretenu une relation particulière avec elle, bien avant qu’elle ne soit dépendante. J’allais la chercher, après mes cours, et plus tard, après le boulot, pour aller se balader, faire des courses. La solidarité est évidente pour nous toutes.

« Mon quotidien a été profondément modifié »

A quel moment avez-vous ajouté à votre statut de petite-fille celui d’aidante ?

N.L. : Nous nous relayions pour faire ses courses et préparer ses repas depuis très longtemps. Mais, il y a trois ans, elle a été atteinte de prolapsus génital (2). L’opération réparatrice l’a beaucoup affaiblie et ébranlée. Mon quotidien a alors été profondément modifié. Depuis, je me rends chez elle chaque matin après avoir déposé ma fille Faustine, 7 ans et demi, à l’école. De 9h à 11h30, je reste à ses côtés. Je déjeune avec elle une fois par semaine. Et j’essaie de repasser dans l’après-midi. Tout est bien rôdé : je me douche et m’habille chez elle, je prépare mon repas et celui de ma fille, je travaille depuis mon ordinateur. Je vis entre mon domicile et le sien, avec mes différents cabas. Ma voiture a pris des airs de caravane ! Mais grâce à notre organisation, à 98 ans, elle peut continuer à vivre à son domicile.

Tout s’est encore compliqué lorsque votre grand-mère a chuté en plein confinement…

N.L. : Oui, le 13 mars dernier. Je l’ai trouvée étendue à terre mais consciente. Ça a été le début d’un cauchemar, une hospitalisation en pleine période de Covid, ma grand-mère abandonnée à des infirmiers masqués. En trois semaines, elle a connu trois hôpitaux. A partir du moment où les visites n’ont plus été autorisées, elle est devenue très confuse, a rechuté et s’est cassé la clavicule, son poids est tombé à 24 kg… Un médecin nous a enjoints de la ramener à son domicile. Nous avons équipé l’appartement d’un lit médicalisé, d’un fauteuil avec bassin et trouvé deux auxiliaires de vie. Mamie a retrouvé ses esprits et l’appétit.

L’éventualité de la maison de retraite ou de l’Ehpad n’a jamais été soulevée ?

N.L. : On l’a évoquée avec ma mère et ma tante, pour la balayer aussi vite. C’était une évidence, un principe : elle a toujours été avec nous, il est hors de question de la confier à d’autres que nous. Mais il est vrai que le maintien à domicile peut avoir un coût exorbitant. Dans notre cas, il n’y a aucune aide financière, c’est une prise en charge collective par toute la famille, à laquelle s’ajoute une partie des économies de ma grand-mère.

« Ce que je vis avec ma grand-mère m’enrichit plus que toute autre chose »

Quel impact ce choix a-t-il sur votre vie ?

N.L. : Cela implique une gestion quotidienne, des choix qui concernent la vie professionnelle, péri-professionnelle, la vie sociale, les relations publiques… que les journalistes ont souvent et que je néglige beaucoup. Du côté de ma vie privée, par chance, j’ai un époux très compréhensif – on ne se choisit pas par hasard ! Il est assez solitaire, travaille beaucoup de son côté, ce qui me laisse des plages de temps à accorder à ma grand-mère. Et ce que je vis avec elle m’enrichit plus que toute autre chose ! C’est sans doute pour ma fille que c’est le plus dur. Petite, Faustine passait toutes ses après-midis chez sa mamie, qui fait vraiment partie de sa vie. Mais depuis que son état s’est dégradé, je pense que c’est moins léger pour elle, raison pour laquelle j’ai écrit ce livre : afin de lui demander pardon d’une certaine manière. Pardon de lui imposer mon choix, cette présence d’une personne très âgée et en souffrance. Mais c’est aussi la séance de psy que je n’ai jamais eu le temps de m’accorder !

Quel est votre regard sur la place et le traitement réservé à nos aînés ?

N.L. : Il faut dire stop à l’étanchéité générationnelle, à l’égoïsme. Il est nécessaire de les regarder, de les prendre en main. En 2060, un Français sur trois aura plus de 60 ans. Qu’est-ce-que nos enfants feront de nous ? Je pense donc qu’il faut donner un statut aux aidants familiaux, avec un salaire. Afin que la voie de la solidarité intergénérationnelle devienne la voie d’excellence.

Le 6 octobre, une journée pour saluer le travail des aidants

C’est la 11e édition de la Journée nationale des aidants. Il faut savoir que la France compte plus de 8 millions de personnes pouvant être considérées comme des aidants. Qui assistent régulièrement et de façon non professionnelle des membres de leur entourage qui ne sont plus autonomes, qui ont besoin d’une aide à domicile. Les tâches accomplies sont variées, des courses à l’accompagnement chez le médecin, des tâches ménagères à l’assistance pour prendre les repas.

Loin d’être de tout repos, être aidant s’avère parfois épuisant nerveusement et physiquement. D’où l’importance de cette journée-hommage, en attendant qu’un statut soit parfaitement encadré.

(1) Editions du Rocher, 17,90 €.

(2) Plus connu sous le nom de descente d’organes, il s’agit d’une complication gynécologique lié à un relâchement du plancher pelvien, qui se traduit par un effondrement de l’utérus, de l’urètre, de la vessie et du rectum

  • Crédit photo : Getty Images
Auteur article
Nathania Cahen

journaliste spécialisée dans les sujets société et économie.

Un commentaire pour cet article

  1. retraitée

    Je suis très émue par la situation de Viviane, néanmoins je l’invite à penser aussi à sa fille, qui a perdu son papa si j’ai bien compris, et ne pas la « sacrifier » en quelque sorte en priorisant ses parents ; il faut donc absolument qu’elle leur impose de l’aide à domicile car elle doit privilégier son rôle de parent solo.
    Je constate d’ailleurs au travers de ces témoignages qu’on exige beaucoup des femmes qui se sentent souvent « obligées » de tout faire et faire preuve d’abnégation ; elles se sentent souvent culpabilisées et la société se repose encore beaucoup (trop) sur elles, tout comme leur rôle envers les enfants : il est prouvé qu’elles assument encore beaucoup plus que les hommes, le plus souvent, et ceci au détriment de leur carrière et de leur future retraite !

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