« Sans les retraités, la société est complètement désorganisée », selon Serge Guérin

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La France compte environ 15 millions de retraités. Mais aujourd’hui, quel regard porte la société sur ces retraités ? Comment vivent-ils le passage à la retraite ? En quoi la crise sanitaire a-t-elle pu impacter notre vision des choses ? L’éclairage de Serge Guérin, sociologue et spécialiste du vieillissement.

La place des retraités dans la société
Portrait de Serge Guérin
Crédit : G. Roubaud.

Sociologue, professeur au Groupe INSEEC, où il dirige le master Directeur des établissements de santé, Serge Guérin travaille sur les questions liées au vieillissement, à la séniorisation de la société et au grand âge. Il nous parle de notre regard sur les retraités et sur la place qu’ils occupent dans la société.

Que signifie « être vieux » aujourd’hui ?

Serge Guérin : Autrefois, on était considéré comme « vieux » autour de 65 ans, l’âge du départ à la retraite. Cet âge a été abaissé en 1981, mais il reste un âge-césure. Par exemple, lors du premier déconfinement en mai 2020, il a été question de laisser confinés les 65 ans et plus, au motif qu’ils étaient les plus fragiles. Cela a été assez « violent » et mal vécu par les intéressés car, à cet âge, on est bien souvent en pleine forme.

La perception que l’on a de l’âge n’a pas véritablement évolué, alors que la réalité si : on fait aujourd’hui beaucoup moins son âge qu’autrefois. Mais il reste un décalage entre la réalité et la représentation des personnes âgées.

Une fois à la retraite, on a 25 à 35 ans devant soi

Vous pensez qu’il y a un décalage entre la réalité et la représentation des personnes âgées ? Que font les personnes à la retraite ?

S.G : Cela varie en fonction de la personnalité et du parcours. Lorsque l’on s’arrête de travailler à 62 ans en moyenne, on a encore 25 à 35 années devant soi. Pour certains, la retraite est vécue comme « l’après-midi de la vie ». Ils ont enfin le temps de faire des choses qu’ils n’avaient pas eu le temps de faire auparavant : déménager, reprendre des études, monter une entreprise, s’adonner à une passion…

Globalement, les retraités d’aujourd’hui ne sont pas les mêmes qu’hier. En réalité, ils ont des compétences et des attentes nouvelles, je pense par exemple à ce retraité qui anime le site internet de sa petite-fille partie faire le tour du monde ! À l’inverse, d’autres personnes retraitées, parce qu’elles ont commencé à travailler très jeunes ou parce qu’elles exerçaient un métier pénible, sont très fatiguées et souhaitent simplement se reposer.

Ce qui semble faire consensus, c’est leur souhait de s’arrêter de travailler très tôt, dès l’âge de 60 ans : les travailleurs disent être lassés, avoir envie de faire autre chose. Mieux vaut-il être un « jeune retraité » plutôt qu’un « vieux salarié » ? Beaucoup souffrent de la mauvaise représentation des salariés vieillissants, comme cet employé à qui ses collègues lançaient, chaque matin, « alors pas encore à la retraite ? ». Pour certains, le cap reste difficile à franchir et beaucoup avouent en avoir peur.

Une certaine peur à l’idée de devenir retraité

Pourquoi la retraite peut parfois faire peur ?

S.G : Ce que certains redoutent, c’est le déclassement social. Quand on arrive à la retraite, il y a immédiatement un sentiment de déclin, avec la perte du statut et la dissipation des liens sociaux : plus de collègues, de fournisseurs… Cela peut être rude, surtout quand on ne l’avait pas anticipé  !

Mais, plus qu’un déclassement social, la retraite est également un déclassement économique, qui se matérialise avec la première pension. Basée sur les 25 meilleures années de carrière, elle représente généralement moins de la moitié du dernier salaire, ce qui est très difficile à accepter. D’autant que l’on perd également tous les avantages de l’entreprise, comme les tickets-restaurants, la mutuelle et la carte de transport.

La retraite peut être au contraire l’opportunité, pour d’autres, d’acquérir un nouveau statut social : certains m’ont montré leur nouvel agenda où ils indiquaient leur emploi du temps (sport, associations, garde des petits-enfants…), alors qu’ils n’en tenaient pas autrefois. C’est pour eux un redémarrage, tandis que pour les premiers, c’est un tel déclassement qu’ils peinent à réussir à se lever le matin. Ne parle-t-on pas « d’inactifs » pour désigner les retraités, en sous-entendant qu’ils peuvent être « non essentiels » ou « inutiles » à la société ?

Le rôle des retraités dans la société

Est-ce que le regard sur les personnes retraitées a évolué avec la pandémie ?

S.G : On s’aperçoit que depuis le premier confinement, la société s’est un peu désorganisée. Prenez la vie associative qui peine à recruter de nouveaux bénévoles ou la vie politique qui tourne au ralenti… Saviez-vous qu’un tiers des maires étaient des personnes à la retraite ? Et que celles-ci représentaient un aidant familial sur deux  ? Combien font du soutien scolaire dans leur quartier, gardent leurs petits-enfants après l’école, font les courses pour leurs voisins qui ne peuvent plus le faire eux-mêmes ?

Sans que l’on s’en aperçoive ni que l’on ne le reconnaisse, les retraités ont un rôle important dans la société. Alors comment la faire fonctionner aujourd’hui, lorsque ces personnes, qui sont parmi les plus à risques vis-à-vis de la Covid-19, doivent se mettre en retrait et interrompre leurs activités, pour se protéger ? Tant qu’elles ne seront pas toutes vaccinées, cela ne sera pas évident…

  • Agnès Morel
  • Crédit photo : Getty Images

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