Salomé Berlioux, porte-parole de la France périphérique

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Ils sont hôteliers, lycéens, ouvriers, en Ardèche, dans le Cher ou dans les Vosges. L’essayiste Salomé Berlioux leur a donné la parole dans son livre, Nos campagnes suspendues. Elle veut faire entendre la voix des petites villes et de la ruralité, et elle veut que cette voix compte.

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Depuis plusieurs années déjà, l’essayiste Salomé Berlioux, elle-même originaire de l’Allier, se penche sur la France périphérique. Elle a notamment créé l’association Chemins d’avenirs pour aider les collégiens et lycéens de petites villes et de zones rurales à trouver leur voie. Dans son livre Nos campagnes suspendues*, elle nous plonge dans le quotidien des Français du monde rural et des villes moyennes en pleine crise sanitaire.

Dans votre livre Nos campagnes suspendues, vous nous plongez dans la France périphérique, celle du monde rural, des petites villes, pendant le premier confinement. Qu’est-ce qui a déclenché votre envie d’écrire ce livre ?

Salomé Berlioux : Le regard que je porte sur ces territoires est un regard de terrain, puisque je dirige l’association Chemins d’avenirs, qui accompagne les jeunes de ces territoires dans la construction de leur parcours académique, professionnel et citoyen.

Dès les premières semaines de la crise de mars dernier, j’ai été au contact de ces jeunes, de leur famille et de leurs établissements. Ce que vivaient ces habitants des zones rurales et des petites villes m’interpellait et méritait que l’on s’y penche. On en parlait très peu à l’échelle nationale. Les premiers mois de la première vague étaient très focalisés sur les grandes métropoles et leurs banlieues. Ce qui n’est pas nouveau.

Cette grille de lecture 100 % urbaine m’inquiétait, m’agaçait et me semblait surtout dangereuse pour la compréhension de cette crise présentée comme la plus grande depuis la Seconde Guerre mondiale. Comment est-il possible qu’on ne cherche pas à mieux comprendre, collectivement, ce qui se passe dans ces territoires ? Et comment faire pour que le récit mémoriel qui sera fait de la crise dans 10, 20 ou 30 ans tienne aussi compte de ces territoires ?

L’emploi est un enjeu pour ces territoires

Vous parlez du désir provincial qui pourrait naître de la crise. Les aspirations sont réelles mais les freins ne sont-ils pas encore trop nombreux ?

S. B. :Il peut y avoir une forme d’envie nouvelle pour ce que les Parisiens appellent la province – c’est-à-dire ce qui n’est pas Paris. Si on le prend sous cet angle, oui, les lignes bougent. Certaines villes moyennes tirent leur épingle du jeu, certaines banlieues pavillonnaires à 30 minutes de Lyon ou à une heure de Paris sortent du lot. D’ailleurs, cela avait commencé avant la crise sanitaire. Mais de là à fantasmer une revanche des campagnes dans laquelle les urbains iraient tous massivement s’installer dans les villages du Morvan, de la Creuse ou de l’Allier… je ne suis pas sûre que l’on puisse compter là-dessus. Ne serait-ce que parce que l’accès aux services publics, aux transports, à l’emploi y est souvent plus difficile.

D’ailleurs, dans ces territoires, la question de l’emploi était déjà un enjeu bien avant la crise sanitaire – et dire cela, ce n’est pas faire preuve de misérabilisme. Au contraire, c’est parce que ces territoires regorgent de potentiels humains, géographiques, culturels qu’il faut parier sur eux pour que les gens puissent s’y épanouir, y vivre, y travailler, y vieillir dans les meilleures conditions. Évidemment, les opportunités n’y seront pas les mêmes que dans les grandes métropoles et n’ont pas vocation à l’être. Il ne s’agit pas d’installer la Sorbonne ou le Louvre partout, ça n’aurait aucun sens. Mais les habitants de ces campagnes doivent avoir les mêmes chances que ceux des grandes métropoles.

« Un tournant en matière d’aménagement du territoire. »

Pour vous, cette crise offre l’occasion de faire de l’aménagement du territoire une priorité nationale. Comment l’imaginez-vous ?

S. B. : Après cette crise sanitaire, soit on va faire avec les territoires, soit on fera sans. On est encore aujourd’hui dans un entre-deux qui n’est ni à la hauteur de l’enjeu, ni suffisamment valorisant pour la France périphérique. Heureusement, de premières mesures correctives existent, notamment dans le plan de relance. La question est à présent : est-ce qu’on passe à la vitesse supérieure ? Est-ce qu’on décide, dans les mois et les années à venir, de systématiquement penser chaque politique publique en tenant compte de ces territoires et en cherchant une déclinaison adaptée aux zones rurales et aux petites villes ? En matière d’écologie, d’éducation, de culture, de santé… il y a tellement de dispositifs vertueux que l’on pourrait dupliquer en les adaptant aux enjeux de la ruralité ! Sans que cela ait été fait jusqu’ici. Or, avec le coronavirus et ses conséquences économiques et sociales, ces territoires qui avaient déjà été touchés par la crise financière de 2008 connaissent bien souvent une crise dans la crise.

On ne pourra donc plus y aller avec des doses homéopathiques en guise de réponse. Il faudra mettre plus d’attention, plus de moyens. Faire preuve de plus de créativité, faire travailler les acteurs en réseau et probablement pendant plus longtemps. Dire cela, ce n’est pas faire preuve de pessimisme. Au contraire ! Ces territoires font entendre leur voix. Les lignes bougent. Cette crise peut être un tournant en matière d’aménagement du territoire, si l’impulsion au niveau national perdure et s’amplifie.

* Nos campagnes suspendues, La France périphérique face à la crise, octobre 2020, Éditions de l’Observatoire.

  • Cécile Fratellini
  • Crédit photo : Hannah Assouline

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