Témoigner de l’inceste pour aider les victimes, leurs compagnes et compagnons

mis en ligne le :

Dans La fabrique des pervers, l’écrivaine et journaliste Sophie Chauveau dépeint et décrypte sa famille monstrueuse, où depuis quatre générations l’inceste se transmet comme un héritage. Son livre paru en 2016 sort en version poche au mois de mai.

Sophie Chauveau

La Fabrique des pervers - Sophie ChauveauLa familia grande, récit autobiographique de Camille Kouchner sur son beau-père incestueux a secoué la société. Elle n’est pourtant pas la première à témoigner sur de telles pratiques criminelles. En 2016, le roman-choc La fabrique des pervers* était publié. L’écrivaine et journaliste Sophie Chauveau y menait l’enquête sur sa propre famille, quatre générations de prédateurs qui avaient érigé l’inceste en système, en mode de vie. Elle-même abusée dans son enfance, souhaitait de cette façon prévenir sa descendance et enrayer la mécanique.

Sophie Chauveau revient sur le rôle de la psychanalyse dans sa reconstruction. Sur les réactions de son entourage. Elle évoque aussi l’importance d’écrire et de témoigner pour alerter.

Écrire et raconter ont-ils été pour vous un moyen de vous libérer ?

Sophie Chauveau : Quand j’ai enquêté et raconté l’histoire de ma famille, je n’avais plus besoin de me libérer. J’avais derrière moi 12 années de psychanalyse, entamées à l’âge de 45 ans après une longue amnésie. J’avais alors recouvré ma sérénité, je n’éprouvais plus ni haine ni ressentiment. Comme la romancière Christiane Rochefort dans La porte du fond, la littérature m’a surtout permis de témoigner. Je ne voulais ni accabler ni faire de mon livre un tribunal. Juste dire et démonter certains mécanismes psychologiques.

J’aime la dernière strophe d’Une saison en enfer de Rimbaud : « Cela s’est passé. Je sais aujourd’hui saluer la beauté ».

« Ça saccage l’âme, ça amoche profondément »

C’est la psychanalyse qui vous a permis de dépasser le traumatisme ?

S.C. : Vous savez, quand ça arrive, ça saccage l’âme, ça amoche profondément. Quand j’ai tout réalisé, à 45 ans, j’ai parlé avec ma mère et mon père, mais n’en ai pas tiré grand-chose. J’ai pris mes distances avec la famille, protégé mes enfants. Puis j’ai contacté des amis de mes parents, de la bonne vieille bourgeoisie catholique, pour avoir confirmation. Ils avaient vu des adultes de la famille m’embrasser sur la bouche, me peloter devant eux. Pouvez-vous imaginer ce que j’ai entendu ? « C’était affreux, on était jaloux, on avait envie d’en faire autant »…

Grâce à la psychanalyse, les choses se sont dénouées et j’ai su que je pouvais en guérir.

Quel élément a déclenché cette enquête et le besoin d’écrire ?

S.C. : Après la publication en 2013 de mon roman Noces de Charbon – qui parlait d’un autre prisme de ma famille, mais sous l’angle du charbon-, une cousine m’a écrit une lettre dans laquelle elle évoquait des événements qui trouvaient un écho en moi. Une sorte de gémellité dans nos vies, nos accidents de vie, nos ressentiments… J’ai découvert que nous étions nombreux à avoir enduré des choses comparables.

« Il était normal de déniaiser les enfants »

Cela semble romanesque, dîtes-vous…

S.C. : Oui, car cela dépasse l’entendement. C’est pour vérifier que je me suis emparée de mon téléphone, que j’ai pris le parti d’appeler les différents membres de ma famille. Pour m’assurer que cette généalogie effroyable avait bel et bien existé. J’ai considéré que les faits étaient avérés dès lors qu’ils étaient corroborés à trois reprises.

J’ai découvert des faits étonnants. À toutes les fêtes de famille – baptêmes, communions, mariages…- la plupart des hommes de la famille finissaient nus ! Un grand-oncle avait violé la fille d’un voisin dans les années 1930. Son père a acheté le silence de la victime et envoyé son fils à la Légion étrangère. L’inceste était de rigueur dans la famille mais ne devait pas en sortir ! On considérait comme normal de « déniaiser » les enfants et de pratiquer l’exhibitionnisme dans le huis clos familial…

Comment vos proches ont-ils réagi à la sortie de votre livre La fabrique des pervers ?

S.C. : À cette époque, ma mère était déjà morte. Mon père et ma sœur ne l’ont pas lu. Cette dernière m’a même traitée de mythomane. Il y a peut-être eu quelques petits drames, mais les noms étaient modifiés. J’ai reçu un message d’une inconnue mariée à un lointain cousin qui me remerciait et assurait comprendre enfin pourquoi son conjoint faisait des cauchemars.

Mes filles m’ont demandé d’y ajouter, entre autres choses, une lettre à mes descendants, pour les avertir, pour qu’ils ne puissent pas dire qu’ils ne savaient pas…

J’ai surtout écrit ce livre pour les victimes, leurs compagnes et compagnons. Pour les aider à comprendre de qui leur semblait incompréhensible. Ce qui se passe dans le corps et dans la tête. La honte de ces anciens enfants qui se sont crus coupables alors qu’ils étaient des victimes.

« Des épouses de classe sociale inférieure »

Comme souvent, on découvre des mères silencieuses ou complices…

S.C. : Bien sûr, il est impossible qu’elles ne sachent rien, ne sentent rien, ne devinent rien… Sans quoi, on prend ses enfants sous son bras et on prend le large !

Mais toutes trouvaient des bénéfices secondaires à rester. Les hommes de la famille ont souvent épousé des femmes de classe sociale inférieure, pour les tenir sous leur coupe. La fortune, la culture étaient le miroir aux alouettes.

Je suis la première à en avoir fait état publiquement. Quelques-unes, rares, avaient révélé et rompu plus discrètement.

Il n’y a pas de solution magique. À défaut, que peut-on mettre en place ?

S.C. : Il faut dénoncer, faire des signalements, quel que soit le milieu concerné.

Éduquer les enfants très tôt, dès 2-3 ans. Leur répéter que leur corps est à eux, qu’il ne faut pas accepter de chatouilles s’ils n’en veulent pas. Mettre entre leurs mains les petits livres formidables et efficaces d’Andrea Bescond : « Et si on se parlait ». Malheureusement il n’existe pas d’école des parents et l’éducation d’une société entière reste à faire !

*La Fabrique des pervers. Gallimard 2016. En poche chez Folio en mai 2021.

  • Crédit photo : C.Hélie/Gallimard
Auteur article
Nathania Cahen

journaliste spécialisée dans les sujets société et économie.

Aucun commentaire pour cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.