Boris Cyrulnik : « Par chance, la mort existe »

Lors du colloque « La mort, si on en parlait », organisé à Marseille en novembre 2019, le neurologue, psychologue, éthologue et psychanalyste Boris Cyrulnik a abordé le sujet sous bien des aspects.

Boris Cyrulnik

La mort n’est pas un sujet foncièrement joyeux mais fondamental, a convenu Boris Cyrulnik, en forme de préambule lors d’une conférence organisée à Marseille* : « Tout ce qui est vivant meurt. Seul ce qui est vivant meurt, jusqu’aux planètes et aux étoiles qui s’éteignent. Dès lors, le mystère est moins la mort que la vie et le départ est inscrit dans l’acte de création lui-même ». Et de poursuivre en relevant que si les individus meurent, l’espèce elle se perpétue ou se régénère, puisque l’histoire de notre planète a déjà enregistré 5 disparitions d’espèces. Et que la sixième est annoncée par certains scientifiques…

Il est bien difficile, dans un monde où prime l’immédiat, de passer à la transcendance, à la métaphysique, c’est-à-dire la connaissance des choses en elles-mêmes, au-delà de leur apparence. Boris Cyrulnik illustre le propos avec Sœur Emmanuelle qui, à l’aube de sa mort, ne se préoccupait plus de ses souffrances ni de son enveloppe charnelle mais déclarait « Je vais enfin savoir », sous-entendant « ça vaut la peine ». « Or accéder à la spiritualité, ce qui constitue le propre de la condition humaine, permet de dépasser la peur », explique le scientifique.

De précieux rituels

La mort et sa perception divergent d’un individu à l’autre. D’une culture à l’autre. Autour du mort se nouent des traditions, des rituels du deuil, un théâtre de la mort. Pour les sépultures par exemple. L’une des plus anciennes jamais trouvées, celle d’un homme du Néandertal sur le site israélien de Qafzeh, recelait des coquillages, des fleurs, des aliments… « De tous temps, la sépulture a revêtu une importance majeure : elle est la dignité du mort mais aussi de l’endeuillé », glisse Boris Cyrulnik. Certaines cultures associent des pleureuses au cérémonial. En Chine et dans certains pays d’Asie, les proches du défunt sont tenus d’en dire du mal tandis que les étrangers doivent le couvrir de louanges. Un rituel précis doit être suivi dans la religion juive sous peine que le « dibbouk » (démon ou esprit) du défunt ne vienne hanter les âmes de ses proches.

De même, les chemins du deuil varient selon la personne, le contexte familial, le développement personnel – à partir de l’âge de sept ans environ, les enfants sont en mesure d’être associés à un rituel, de comprendre le travail du deuil : « C’est important de voir son père pleurer la mort de son père à lui, de constater son humanité. À trop vouloir épargner les enfants, il arrive de planter la honte dans leur âme : celle de ne pas avoir été là, ne pas avoir accompagné, consolé ». Car si la souffrance est inévitable – et il n’y a pas de barème -, on peut en revanche apprendre à la surmonter avec l’affection et la culture. Pour certains qui le supporteront plus mal, le deuil peut s’accompagner d’un traumatisme qui nécessite un état second et une aide extérieure, sociale ou familiale.

Deuil et liberté

Il est parfois nécessaire aussi de composer avec la honte du soulagement quand un parent décède d’une maladie longue ou pénible, d’un Alzheimer par exemple. Ou quand une personne disparaît à un âge très avancé (sachant qu’une petite fille sur deux qui naît aujourd’hui atteindra l’âge de 100 ans alors qu’en 1862 l’espérance de vie de la femme était de 36 ans !). « Avec l’allongement de la durée de vie est apparu l’ambivalence du trépas, note le conférencier. À la souffrance peut rapidement se substituer la gaieté de la liberté retrouvée. »

Quant au suicide, longtemps considéré comme une folie ou un blasphème dans de nombreuses religions, les trois religions du livre notamment, il apparaît moins condamnable. Le suicide assisté a fait une apparition récente, avec son principe, impensable auparavant : mourir dans la dignité. « Car trépasser dans la souffrance n’apporte rien, ni au mourant, ni à sa famille », rappelle Boris Cyrulnik. Même si la mort moderne pose aussi son lot de questions éthiques et morales pour les personnels soignants, sollicités régulièrement pour abréger des souffrances.

Conclure sur l’immortalité est idéal. « Si nous étions immortels, notre espèce s’userait, le hasard disparaîtrait. On serait tout engourdi et on ne vivrait plus vraiment, considère le neuropsychiatre. Par bonheur, la mort existe, elle nourrit la philosophie. Elle suscite des œuvres d’art, en peinture, dans le théâtre… » Avec une mort sublime, celle de Carmen tuant Don José : un tournant dans le genre, car longtemps les auteurs ont préféré tuer les héroïnes. C’était plus romantique.

*Conférence organisée par le Groupe VYV, la Maison des Obsèques et la MAIF.

  • Nathania Cahen
  • Crédit photo : VINCENT MULLER/OPALE/LEEMAGE

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