« Chacun vit le deuil d’un proche différemment et il faut le respecter »

Christophe Fauré, psychiatre et psychothérapeute, spécialiste de la question du deuil, explique la douleur de la perte d'un proche et le processus de cicatrisation qu’elle déclenche.

deuil
Christophe Fauré
© Astrid di Crollalanza

Christophe Fauré intervient dans l’accompagnement des ruptures de vies : deuil, maladie grave et fin de vie, séquelles post-traumatiques, séparation, divorce… L’auteur de Vivre le deuil au jour le jour (Albin Michel) aborde avec nous les questions de la mort, de la douleur qu’elle engendre et de la façon personnelle qu’a chacun de se réparer à la suite du choc de la disparition.

« Faire son deuil » est une expression communément employée. Justement comment le fait-on ?

Christophe Fauré : Le deuil est l’intelligence intrinsèque de notre esprit à cicatriser la plaie béante, la souffrance indicible générées par la mort d’un être cher. Le processus de deuil n’est pas conscient. On ne le décide pas. Il est naturel. Il se déclenche automatiquement après la blessure de la perte.

Ce processus s’accompagne du travail de deuil, c’est-à-dire de la création de conditions favorables pour permettre la cicatrisation. Ce travail dépend de chaque personne : de ses ressources intérieures et extérieures, de la qualité de l’entourage, du soutient reçu…

Faire son deuil permet de construire un lien à l’intérieur de soi avec la personne qui n’est plus, puisque le lien extérieur a été rompu par la mort. Le processus de deuil, par lui-même, tend à l’apaisement du lien avec la personne décédée.

« L’inconscient n’arrive pas à concevoir la fin »

Pourquoi est-ce si difficile quand il s’agit d’un proche ? 

C. F. : La mort d’un être aimé nous plonge dans la peine. Au fil des années, lorsque l’on souffre, on pense que le deuil est difficile. On se trompe. C’est la mort qui est éprouvante. Le vécu du deuil va être étroitement lié à l’intensité émotionnelle du lien interrompu par la mort. De ce fait, on ne peut pas dire que la mort d’un parent est plus dure à surmonter que celle d’un compagnon car l’ampleur de la peine va dépendre de l’intensité du lien que l’on avait avec le défunt.

Redoute-t-on plus la mort d’un proche que son propre décès ? 

C. F. : On existe dans le lien qui nous relie aux personnes qui nous sont proches. Il définit notre propre existence, une partie de notre identité. C’est assez angoissant d’imaginer que par la disparition d’un être cher, on va perdre des pans de notre existence. Nombre de mes patients me confient qu’ils redoutent la mort d’un parent ou d’un enfant. Ils avouent qu’ils craignent aussi leur propre décès face à la douleur que cela va provoquer autour d’eux.

Freud disait que l’inconscient n’arrive pas à concevoir la fin. Notre esprit met à distance cette réalité dont on a conscience mais que l’on occulte. Elle porte tellement l’empreinte de la souffrance qu’on préfère vivre le présent et la relation le plus intensément possible avec ceux qui nous sont chers. Ce n’est pas un déni conscient, c’est plutôt une dénégation.

« Avec un enfant, il faut employer des mots sans équivoque »

Comment gérer cette douleur ?

C. F. : Tout le monde ressent la douleur de la perte. La manière de la vivre va être différente d’un individu à un autre. C’est le cas au sein de la famille. Certaines personnes éprouvent la nécessité d’en parler, de mettre des mots sur leurs émotions. D’autres ne vont pas avoir besoin d’exprimer leur peine. Cela peut être source de conflit, d’incompréhension.

Quand une personne n’exprime pas ses émotions, cela ne veut pas dire qu’elle n’est pas touchée ou que c’est une bombe à retardement. Elle a simplement une manière différente de gérer sa peine. Le processus de deuil, la métabolisation de la peine passent par un autre procédé. Cela peut être d’aller se dépenser dans une salle de sport, en écoutant les musiques qu’aimait la personne défunte. Chacun vit son deuil à sa façon. Il faut le respecter.

Les enfants comprennent-ils la mort ? Comment la leur expliquer ?

C. F. : Un petit enfant, de 3 ou 4 ans, capte l’absence du défunt bien qu’il n’en comprenne pas le caractère définitif. Si vous lui dites : « Grand-mère est partie », il va vous répondre : « Elle revient quand ? » Ou « Elle nous a quittés » – « Ah bon ? Elle est fâchée ? »

Il est important d’employer des mots sans équivoque tels que « Grand-mère est morte » et d’aller puiser, par exemple, dans les dessins animés de quoi accompagner les paroles. Dans Le Roi lion, le papa du personnage principal meurt. Dans Bambi, c’est sa maman. Même chose pour Blanche-Neige. Les contes peuvent aussi aider à cet accompagnement.

« On peut aussi éprouver une libération »

Peut-on ressentir d’autres sentiments que de la peine quand on perd un proche ?

C. F. : Certains patients me disent : « C’est étrange, j’ai de la peine, mais je suis également soulagé. » Cela peut être le cas après la mort d’un parent. On naît, on grandit, on fait ses choix sous son regard plus ou moins pesant et présent. Ce regard est de l’ordre de l’inconscient. Lorsque le parent vient à disparaître, c’est comme si cet œil sur soi se fermait. On peut alors ressentir du soulagement. Lorsque la fin de vie d’un proche a été difficile, on peut aussi éprouver une libération quand il part. Ce n’est pas du tout antinomique avec le fait d’avoir de la peine.

Le confinement lié au Covid-19 a bouleversé l’accompagnement de fin de vie, les obsèques. Quelles sont les conséquences sur le deuil ?

C. F. : Le processus naturel de cicatrisation n’est pas impacté par ce contexte exceptionnel lié au coronavirus. C’est le vécu émotionnel du processus de deuil qui peut être bouleversé. Le fait de ne pas avoir pu accompagner un proche en fin de vie, de ne pas avoir clos la relation en étant présent, peut générer chez certains un degré de souffrance supplémentaire. C’est pour cela que l’on conseille de faire une deuxième cérémonie pour réunir les très proches. Pas forcément dans un lieu de culte. Ça peut être chez soi.

La plateforme gratuite Mieux traverser le deuil, à laquelle je participe, proposait durant le confinement un système d’obsèques en ligne. Grâce à une page dédiée au défunt, on pouvait cliquer sur un lien et suivre en direct les obsèques filmées par un membre de la famille ou un ami présent à la cérémonie. Ce dispositif fonctionne toujours. C’est une aide considérable pour beaucoup.

  • Crédit photo : Getty Images
Auteur article
Patricia Guipponi

journaliste généraliste spécialisée notamment en social et santé.

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