L’hôpital face au Covid-19 : les exosquelettes prêtent main forte aux équipes de réanimation

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Démarré au début de la crise liée au Covid-19, le projet ExoTurn a fait entrer pour la première fois des exosquelettes dans un service hospitalier afin de soulager les soignants. Une grande première qui ouvre des perspectives nouvelles pour le personnel médical. Explications avec Serena Ivaldi, co-coordinatrice du projet.

Serena Ivaldi

Serena Ivaldi est chercheuse en robotique au sein de l’Inria* où elle travaille depuis plusieurs années sur l’utilisation d’exosquelettes dans le milieu industriel. Son ambition est aujourd’hui d’en évaluer le bénéfice dans le monde hospitalier afin de contribuer à l’amélioration des conditions de travail.

Comment est né le projet ExoTurn ?

Serena Ivaldi : Lorsque nous avons eu connaissance, au mois de mars 2020, de la situation dans laquelle se trouvaient les soignants du CHRU de Nancy, nous avons cherché à savoir comment les aider. Les patients atteints d’une forme grave du Covid-19, admis en réanimation, doivent être retournés plusieurs fois par jour et cette manipulation appelée le « décubitus ventral » réclame un effort physique important de la part des équipes, qui, s’ajoutant à une charge cognitive élevée, génère stress et fatigue.

J’ai fait le rapprochement avec les ouvriers de l’industrie, notamment automobile, qui rencontrent le même type de problématique : l’exécution de tâches pénibles, répétitives, avec une sollicitation importante au niveau lombaire. Les exosquelettes ayant déjà fait leurs preuves dans le secteur industriel, nous avons eu l’idée de les faire entrer à l’hôpital.

Une simulation sur des mannequins

Comment le projet a-t-il été mis en œuvre ?

S.I : Nous avons sollicité l’Inrs**, organisme de référence dans le domaine de la santé et de la sécurité au travail, qui était en train d’analyser plusieurs exosquelettes. La première étape a été de les tester, au sein de l’Hôpital virtuel de Lorraine (HVL), afin de s’assurer de la faisabilité technique du projet (leur compatibilité avec les normes d’hygiène notamment), d’en vérifier le bénéfice, et d’identifier le prototype le mieux adapté. Des médecins ont effectué des simulations sur des mannequins équipés de sondes et de perfusions, comme de « vrais » patients. Depuis, quatre exosquelettes sont utilisés chaque jour en réanimation pour soulager les soignants.

Quels sont les bénéfices constatés ?

S.I : D’un point de vue mécanique, l’exosquelette choisi, qui est passif (sans motorisation), apporte une aide posturale jusqu’à 20 %. Les valeurs changent d’une personne à l’autre car elles dépendent de notre morphologie et du geste effectué. Il y a néanmoins un autre aspect à prendre en compte : la dimension subjective. L’exosquelette n’est pas un robot externe avec lequel vous interagissez.

Vous portez 2 kg sur le dos, il est donc important que vous vous sentiez à l’aise, non contraint dans vos mouvements, et que vous ressentiez un réel bénéfice. Ce que l’on observe, au travers des questionnaires que nous avons réalisés et des mesures physiologiques sur les soignants, c’est une diminution manifeste de l’effort lombaire et du mal de dos : sur une échelle de 0 à 10 qui quantifie la douleur associée à un effort physique, on passe de 5 à 1.

Étendre l’utilisation des exosquelettes à d’autres services

Où en est l’utilisation de l’exosquelette aujourd’hui au sein du CHRU de Nancy ?

S.I  : Les exosquelettes ont été testés par plus de soixante soignants au sein du service de réanimation, pas seulement des médecins, mais aussi des infirmiers(ères) et des aide-soignant(e)s. Maintenant, quatre soignants utilisent quotidiennement les exosquelettes. Par ailleurs, le projet ExoTurn se poursuit en collaboration avec les soignants du CHRU, les ingénieurs de l’Inria et de l’Inrs et les médecins du travail locaux, pour évaluer d’autres tâches « candidates », en dehors des soins intensifs. En effet, notre ambition est d’étendre cette utilisation à d’autres services (la chirurgie par exemple) et à d’autres gestes de soin, à condition, là encore, que le bénéfice apporté soit réel.

Compte tenu du temps de mise en place et de réglage de l’exosquelette, il est important que son utilisation s’intègre dans l’organisation du travail, c’est-à-dire qu’elle soulage les équipes sans les ralentir. Quoi qu’il en soit, son intérêt suscite l’adhésion : suite aux résultats d’une première étude pilote***, d’autres centres hospitaliers ont pris contact avec nous pour le faire entrer dans leur service, ce qui laisse présager une utilisation de plus en plus grande dans le milieu hospitalier.

*Institut national de recherche en informatique et en automatique

** Institut national de recherche et de sécurité

***Publiée dans la revue « Annals of Physical and Rehabilitation Medecine ».

Témoignage

Nicla Settembre
© DR

« Il y a un impact positif sur le moral des équipes »

Nicla Settembre, chirurgienne vasculaire au CHRU de Nancy et responsable pédagogique de l’Hôpital virtuel de Lorraine, participe au projet ExoTurn.

« Même si certains soignants étaient sceptiques au départ, les retours sont aujourd’hui très positifs. Les équipes sont moins épuisées et ont un meilleur moral. En effet, la fatigue associée au stress, particulièrement intense en cette période de Covid, n’est pas sans conséquence sur le mental. Or, depuis que l’on utilise l’exosquelette en réanimation, les équipes vont mieux. Cela a forcément aussi un impact positif sur la qualité des soins. Autrement dit, tout le monde y gagne. C’est pourquoi, nous souhaitons continuer à travailler sur l’utilisation des exosquelettes en nous projetant au-delà du Covid.

En effet, la crise sanitaire aura permis de rappeler à quel point les métiers de soignant – notamment les infirmiers(ères) et les aide-soignant(e)s – sont des métiers « physiques ». Poser une perfusion ou une sonde, par exemple, nécessite déjà de rester penché un certain temps, ce qui peut occasionner à la fin de la journée un mal de dos, et à terme, des troubles musculo-squelettiques (TMS). Quant à la manœuvre de « décubitus ventral » (le retournement sur le ventre), elle réclame un effort physique important qui se rajoute à la routine.»

  • Emilie Gilmer
  • Crédit photo : Jean-Baptiste Mouret (Inria)

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