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Alain Coheur : « Sans l’économie sociale, ce serait la privatisation de la santé »

L’économie sociale est présente dans de nombreux secteurs d’activité en Europe. Et notamment dans le domaine de la santé à travers les mutuelles. L’analyse d’Alain Coheur, président du groupe « économie sociale » au sein du Comité économique et social européen.

Alain Coheur : « Sans l’économie sociale, ce serait la privatisation de la santé »

Infirmier de formation, Alain Coheur est membre du Comité économique et social européen (CESE), dont il préside notamment le groupe « économie sociale ». Il est aussi directeur des Affaires européennes et internationales à l’Union nationale des mutualités socialistes (UNMS) en Belgique.

Comment définir l’économie sociale ?

C’est un ensemble d’acteurs qui participent à une dynamique économique dans un certain nombre d’activités. Cela peut aller de l’assurance, de la banque au monde associatif, en passant par les coopératives agricoles ou de consommateurs… Tous ces acteurs se rejoignent sur les valeurs qu’ils essaient de porter – différemment – au sein de la société.

Ainsi, dans l’économie sociale, le capital humain est la valeur dominante par rapport au capital financier. Il n’y a pas, au sein de ces structures, de rémunération d’actionnaires. Cela n’est pas possible en termes de fonctionnement et de mode d’organisation. Dans le domaine de la santé par exemple, les mutuelles n’excluent pas leurs adhérents sous prétexte d’une répétition d’accidents médicaux. Il n’y a pas non plus de sélection des risques à l’admission. En clair, ce n’est pas parce que vous êtes porteur d’une pathologie que vous ne pourrez pas venir vous assurer auprès d’une mutuelle de santé. Ce sont des éléments différenciants et importants dans une société comme la nôtre aujourd’hui.

Les mutuelles de santé sont des acteurs majeurs de l’économie sociale en Europe ?

Tout à fait. On sait à travers l’AIM, l’Association internationale de la Mutualité, qu’il y a environ 180 millions de mutualistes en Europe, principalement en France, en Belgique, en Allemagne, aux Pays-Bas, un peu en Italie, au Portugal, en Espagne… Leur poids est important également parce que les mutuelles sont porteuses d’infrastructures médico-sociales, sanitaires, de services à domicile, d’hébergements pour personnes âgées, handicapées… Elles sont présentes dans beaucoup de domaines de la santé.

Les mutuelles sont aussi attentives aux besoins de la société. À ce titre, elles devraient être beaucoup plus écoutées et être des interlocuteurs des pouvoirs publics. Cette relation qu’elles ont avec leurs adhérents peut amener des propositions pour faire évoluer nos systèmes de santé en Europe. En cela, les mutuelles sont des partenaires privilégiés – ou plutôt devraient l’être – de l’Assurance maladie et des politiques de santé.

Et si, demain, l’économie sociale disparaissait dans le secteur de la santé ?

Cela conduirait tout simplement à la privatisation de la santé et donc à sa marchandisation. Ce qui entraînerait l’exclusion d’une partie de la population qui n’aurait ainsi plus accès aux soins. L’économie sociale est un gros poids lourd de la santé autant en France qu’en Belgique. Par exemple, 55 % des hôpitaux belges ont un statut associatif. Le reste, c’est du public et un groupement privé lucratif principalement sur Bruxelles. Certaines maisons de repos, des polycliniques appartiennent aux mutuelles en Belgique comme en France. Les patients, bien souvent, fréquentent ces établissements sans savoir qu’ils sont gérés par des acteurs de l’économie sociale.

De leur côté, les mutuelles ne s’en revendiquent pas toujours. Il ne faut pas avoir peur de le faire. Car le problème, surtout en France, c’est que d’autres utilisent le mot « mutuelles » alors qu’ils n’en sont pas ou plus. Ce qui crée de la confusion chez les gens.

L’économie sociale a aussi un impact sur la société ?

La plupart du temps, il s’agit de structures de proximité, géographiquement proches des populations, des lieux de production et de consommation. Et la proximité, c’est aussi la cohésion sociale. Jamais vous n’entendrez que l’économie sociale délocalise ses activités. Non, ça ne se fait pas. Les services de santé sont toujours des services de proximité et on ne peut pas les délocaliser. Cette proximité, c’est justement ce qui fait la richesse de l’économie sociale.

Longtemps, on a voulu ramener cette économie – même au niveau de la Commission européenne – à son travail auprès des exclus de la société. Or, l’intégration des personnes en difficulté est effectivement une part importante de l’économie sociale mais elle agit dans bien d’autres secteurs. Et elle n’est pas « sociale » que par ses activités.

Ses structures sont capables d’amener la transformation de la société à travers ses pratiques, à travers le développement de nouveaux services, une meilleure réponse aux besoins de la population, y compris dans des secteurs d’avenir comme les nouvelles technologies ou les énergies alternatives.

Les élections européennes auront lieu en mai 2019. Qu’en attendez-vous ?

De nouveaux parlementaires européens vont être élus. Dès maintenant, les membres du groupe « économie sociale » du Comité économique et social européen (CESE) vont interpeller les candidats car très peu d’entre eux connaissent l’économie sociale. Et c’est difficile de porter ou de défendre quelque chose que l’on ne connaît pas.

Quand on fait campagne pour être élu, c’est vrai aussi que parler d’économie sociale, ce n’est pas toujours facile. Mais peut-être qu’aujourd’hui, avec ce qui se passe dans notre environnement, avec les mutations de la société, parler de ce qui touche les gens au quotidien, de ce qu’ils peuvent faire pour changer, cela pourrait peut-être être porteur pour eux.

Le Comité économique et social européen : c’est quoi ?

CESEIl a été créé en 1957 par le Traité de Rome, afin de conseiller les dirigeants européens et de s’assurer qu’ils consultent l’avis des citoyens. Le Comité économique et social européen (CESE) est donc une institution européenne, à côté du Parlement européen, de la Commission européenne ou du Conseil européen. Il se présente comme « un forum unique en son genre de consultation, de dialogue et de consensus entre des représentants des différents secteurs de la « société civile organisée » ».

Le CESE compte 350 membres, répartis en 3 groupes : les employeurs, les organisations syndicales et « diversité Europe ». Ce dernier groupe rassemble des membres provenant d’associations d’agriculteurs, de petites entreprises, du secteur de l’artisanat, de professions libérales, d’acteurs de l’économie sociale (mutuelles, coopératives, fondations et organisations à but non lucratif), d’organisations de défense des consommateurs, d’associations pour la protection de l’environnement, d’associations représentant les familles, les femmes, les jeunes, les personnes handicapées… Comme le Conseil économique, social et environnemental français, le CESE européen émet des avis.

  • Angélique Pineau
  • Crédit photo : et vidéo : Angélique Pineau

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