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Hugues Sibille : «À quand un grand projet européen de l’économie sociale ?»

L’économie sociale peut apporter des réponses aux problèmes que rencontre l’Europe aujourd’hui. Pourtant, elle n’est pas encore suffisamment au cœur des préoccupations des décideurs de l’Union européenne ni des États membres, selon Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS.

Hugues Sibille : « À quand un grand projet européen de l’économie sociale ? »

Hugues Sibille est président du Labo de l’ESS, un think tank dédié à l’économie sociale et solidaire (ESS). Cette association d’intérêt général existe depuis 2010. Hugues Sibille est aussi membre du groupe d’experts de l’économie sociale et de l’entrepreneuriat social de la Commission européenne (le GECES) et président de la fondation du Crédit coopératif.

L’économie sociale est-elle une réalité dans tous les pays européens ?

Si vous regardez ce qui n’est ni de l’ordre du service public (État et collectivités territoriales) ni de l’ordre du privé lucratif (entreprises capitalistes classiques), il y a bien dans tous les pays d’Europe ce que certains appellent un tiers secteur. C’est-à-dire des milliers et des milliers de structures qui prennent en charge des services éducatifs, sociaux, bancaires, culturels, assurantiels, sportifs…

Depuis un siècle et demi, des systèmes de coopération, de mutualisation, d’entrepreneuriat se sont développés en Europe. Cette troisième voie lui est en partie propre par rapport au reste du monde. Cela fait partie d’une certaine façon d’une civilisation humaniste européenne.

L’économie sociale fait donc partie de l’identité européenne selon vous ?

Absolument. Partout en Europe, elle crée de la solidarité, du lien social, de la citoyenneté économique sur les territoires. Imaginez ce que serait un pays comme la France ou l’Italie, si d’un coup de baguette vous supprimiez les structures de l’économie sociale ! En France, sans associations 1901, le pays s’arrêterait pratiquement ! Regardez dans le domaine du grand âge, du handicap, de la santé, de la culture, du sport, de la petite enfance… le nombre d’établissements gérés par le secteur non lucratif.

Dans tous les pays d’Europe, pour faire vivre les cellules de la société, on a besoin qu’entre l’État et l’économie capitaliste de marché il y ait des modes d’entreprendre qui apportent des solutions aux problèmes et des services aux populations. Cela fait donc bien partie d’une réalité européenne : une réalité de démocratie et de solidarité. C’est une façon de vivre ensemble.

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Pour le président du think tank Pour la solidarité, l’économie sociale et le modèle social européen ont en commun les principes d’égalité et de solidarité.

Diriez-vous que l’économie sociale prend de plus en plus d’ampleur en Europe ?

Oui et pour plusieurs raisons. J’en citerais trois. La première, c’est que la crise de l’État-providence conduit les structures publiques à renvoyer vers cette troisième voie la gestion d’un certain nombre de services.
La deuxième, c’est qu’il y a une nouvelle génération d’entrepreneurs, des jeunes qui sortent des universités ou des grandes écoles et qui ont envie de servir l’intérêt général et de venir travailler ou d’entreprendre dans cette économie. C’est vrai dans toute l’Europe. D’où ma proposition de bâtir un programme Erasmus de l’économie sociale.

La troisième raison, c’est l’émergence d’une économie de proximité face à la mondialisation. Les territoires reprennent une importance forte pour apporter des réponses et relocaliser l’activité. Or, une association, une coopérative, une mutuelle dirigée par des gens qui habitent sur place, ne délocalise pas.

Comment se traduit concrètement ce mouvement de relocalisation de l’économie ?

La tendance est au développement de circuits courts, de services de proximité, d’énergie renouvelable, d’entreprises de recyclage, de covoiturage… C’est une économie de proximité dans laquelle l’économie sociale est à son aise. Ce mouvement de relocalisation existe dans toute l’Europe.

En France, il y a des tas d’exemples. On peut citer les territoires zéro chômeur de longue durée, qui recréent des activités pour donner du travail aux demandeurs d’emploi, ou encore les territoires à énergie positive. Dans le domaine du financement, les agents économiques veulent de plus en plus que leur épargne serve à financer l’économie locale. Globalement, cette tendance est favorable à l’économie sociale car celle-ci est ancrée dans les territoires.

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Créer des emplois tout en redynamisant un territoire ? C’est le pari des territoires « zéro chômeur de longue durée ». Explications avec le président de l’association du même nom.

Cela vous semble important de parler d’économie sociale à quelques mois des élections européennes ?

C’est primordial. L’Europe est un continent en mutation. Elle connaît des crises et des difficultés qui conduisent à des frustrations qui peuvent se traduire par exemple par le Brexit*. Or, l’économie sociale peut contribuer à apporter des réponses aux problèmes que l’Europe doit traiter aujourd’hui : chômage, inégalités sociales, vieillissement de la population, changement climatique…

Pourquoi y a-t-il eu le Brexit ? Parce qu’il y a une séparation en Angleterre entre les populations qui vivent plutôt bien, principalement à Londres et dans les grandes villes, et des populations qui se sentent complètement à l’écart. Ces dernières ont voté pour le Brexit en se disant « nous, l’Europe, on n’en veut pas ». Il y a des phénomènes de relégation que l’on voit aussi monter en France aujourd’hui. Les gilets jaunes témoignent de territoires abandonnés. Or, l’économie sociale repose sur des principes de solidarité, d’égalité, de participation des personnes avec des écarts de rémunération moins importants. En cela, elle est un projet moderne, une économie d’avenir.

*Abréviation de « British Exit », le Brexit désigne la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne.

Mais l’économie sociale est-elle réellement prise au sérieux par les décideurs ?

Pas suffisamment. Dans les pays européens, il y a rarement un ministre de l’économie sociale alors qu’il y a presque toujours un ministre de l’agriculture, du tourisme ou de l’industrie. Ce n’est pas toujours considéré comme important au sein des États membres. Ce qui se répercute nécessairement au niveau de l’Union. Il n’y a pas eu vraiment de volonté politique dans la Commission européenne qui achève son mandat. Et ce, alors même que, partout en Europe, il y a une réalité de l’économie sociale sur le terrain.

En revanche, les collectivités locales, elles, comprennent l’intérêt de l’économie sociale. Elles se rendent compte de ce qu’apporte cette économie sur leur territoire. Au niveau national, européen et international, c’est moins le cas pour l’instant. Je ne suis pas trop pessimiste car aujourd’hui on cherche à inventer de nouvelles formes économiques. L’économie sociale est « fille de la nécessité » !

Un groupe d’experts européens de l’économie sociale

Mis en place par la Commission européenne, le groupe d’experts de l’économie sociale et de l’entrepreneuriat social (GECES) a été renouvelé au printemps 2018. Ce groupe est composé d’environ 70 experts. Il comprend des représentants des États membres, désignés par chaque État (en France, c’est Christophe Itier, le Haut-commissaire à l’économie sociale et solidaire). En font également partie des experts choisis par la Commission européenne elle-même, sur candidature. Parmi eux, deux sont français : Pierre-René Lemas, président de France Active, et Hugues Sibille, président du Labo de l’ESS. Ce groupe d’experts suscite des études et fait des propositions à la Commission européenne (voir le rapport du dernier GECES en 2016).

  • Angélique Pineau
  • Crédit photo : ALAIN BUJAK

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