Ce que va changer l’épidémie de Covid-19 selon Jean Viard

Le sociologue Jean Viard pose son regard aguerri sur les conséquences du coronavirus. Si la crise a accentué des tendances, comme le besoin d’un monde plus sain, elle va aussi modifier nos comportements, nos perceptions de l’habitat à la mobilité.

Portrait du sociologue Jean Viard

Jean Viard est directeur de recherche au CNRS et au Centre de recherches politiques et de sciences politiques (CEVIPOF). C’est aussi un homme politique et un éditeur. Il a publié de nombreux livres aux éditions de L’Aube, dont Le sacre de la terre (coécrit avec Michel Marié et Bernard Hervieu) et Un nouvel âge jeune ?. Pour le sociologue, cette épidémie est un peu une répétition générale avant ce qui nous attend avec le climat.

Vers un développement du télétravail

Ce que nous vivons avec le Covid-19, marque-t-il un « retour à la terre » au sens large du terme ?

Jean Viard : Les tendances existantes seront renforcées et vont s’accélérer : le désir de produits locaux, bio, celui de quitter les métropoles… On a basculé dans la civilisation du numérique. On peut télétravailler donc vivre plus facilement hors de la ville. Ce qui peut se développer, ce sont par exemple les fermes liées aux écoles. Ça sensibilise les enfants au rapport avec la nature, le travail de la terre, avec les saisons et ça garantit la qualité alimentaire.

Notre mobilité va-t-elle être durablement impactée ?

J.V. : Cela va dépendre des rapports de force, des régulations, de nos comportements écoresponsables. L’aérien représente 3 % de la pollution globale. Tant que l’on n’a pas d’avions non polluants, la question va se poser d’en limiter l’usage. On a commencé à interdire les vols de moins de 2 h 30 quand il y a un TGV. Il faut s’attendre aussi à une diminution des déplacements relationnels, notamment avec l’installation du télétravail.

Est-ce la fin du tourisme de masse ?

J.V. : Pas du tout. Dans le tourisme, il y a deux aspects différents : les voyages et les vacances. Le voyage, c’est le fait de connaître l’humanité. C’est toujours mieux d’aller observer la culture des Chiliens plutôt que de regarder un film sur le Chili. C’est comme aller au théâtre, lire un livre. Voyager est un acte culturel.

Les vacances, c’est autre chose. C’est un phénomène de transhumance. Je pars avec ma tribu de copains, ma famille. Je vais à peu près toujours au même endroit, en moyenne à mille kilomètres de chez moi, vers le littoral. Ce modèle-là, on peut le réguler, mais il ne va pas disparaître.

De nouvelles façons de vivre et de travailler

Y aura-t-il des conséquences pour l’habitat ?

J.V. : Oui, comme après chaque grande pandémie. Les dômes ont été mis sur les églises pour faciliter l’aération et que les maladies circulent moins à l’horizontale. Quand on a fait la ville haussmannienne*, c’était pour l’hygiénisme. Cela ne veut pas dire qu’on va tous acheter une maison avec jardin. On peut aussi modifier l’usage des lieux. En France, on recense 3 millions de résidences secondaires. Certains citadins vont peut-être les transformer en résidence principale et garder un petit pied-à-terre à Paris, Lyon, ou Marseille, par exemple.

La première conséquence va être le recul du prix de l’immobilier de bureaux car le télétravail va s’accentuer. Le besoin de surface de bureau dans les grandes villes va diminuer. À l’inverse, les espaces de coworking vont fleurir partout. Le désir des gens est de travailler à côté de chez eux, dans un lieu dédié à cela, avec du débit, de la lumière… et d’aller au siège de l’entreprise de temps en temps. Cela va engendrer un nouveau mode, plus local, de sociabilité du territoire.

* Préfet de Paris au XIXe siècle, George-Eugène Haussmann a transformé la ville, où étroites ruelles et immeubles insalubres favorisaient les épidémies. On lui doit, entre autres, les grands axes, les boulevards et l’aménagement de parcs et de jardins.

Nos modes de transport aussi vont changer

Les centres-villes vont-ils être désertés pour autant ?

J.V. : On va sans doute assister à un renforcement des villes moyennes. Certaines vont se développer, surtout si elles offrent une image touristique et culturelle et possèdent de bonnes infrastructures. Les grandes métropoles vont continuer à être les hubs** de la mondialisation. Mais on y viendra un peu moins souvent physiquement.

Cette crise va avoir des conséquences négatives sur les transports urbains, notamment souterrains. Ils sont déjà en grande difficulté. On ne sait pas quand va se terminer cette pandémie. De ce fait, la pression automobile, dans les villes, va augmenter, avec les conflits, les tensions que cela suppose. On ne peut pas miser que sur les voies piétonnières et cyclables, bien que la révolution vélo soit irréversible. Les gens ne sont pas tous jeunes et dynamiques pour se déplacer ainsi. Il y a aussi des personnes âgées, des personnes handicapées, les parents avec enfants.

** Les épicentres, points centraux.

Va-t-on abandonner nos rapports sociaux tactiles ?

J.V. : Nous sommes « des animaux à papouilles ». Nous le resterons. On va trouver des solutions car on ne pourra pas se contenter de rapports à distance, derrière un masque. L’habitude de la corporalité ne se perdra pas. Elle peut changer. En Europe du Nord, elle est différente de la nôtre, qui a évolué au fil du temps. Il y a 30 ans, on ne se faisait pas la bise entre garçons. À présent, c’est systématique.

On va sans doute prendre l’habitude du masque, comme en hiver en cas de grippe. Mais, le masque reste problématique à bien des égards. Il est complètement excluant pour les personnes malentendantes par exemple. Et n’oublions pas que plus les gens sont âgés, plus ils sont des problèmes d’audition.

Bientôt d’autres évolutions à cause du climat

Les groupes sociaux ont eux aussi muté ?

J.V. : On ne parle plus de classes. On s’est rendu compte qu’on formait trois groupes différents. D’abord, il y a ceux qui assurent les petits métiers de la ville et du social, soit le tiers des actifs. Il va falloir les revaloriser, les augmenter. Ceux qui travaillent dans la production, que ce soit l’automobile, le tourisme ou la culture, se sont arrêtés et vont affronter un chômage terrible.

Le troisième groupe, ce sont les gens en télétravail. Là il y aura de grands changements. À terme, 40 % des gens devraient pouvoir travailler un ou plusieurs jours près de chez eux dans des lieux de coworking. Et habiter plus loin des métropoles.

Est-on vraiment prêts à changer ?

J.V. : On a déjà changé nos habitudes. C’est un grand acquis. La vie de 5 milliards de personnes a été modifiée en même temps, en deux mois, et c’est accepté. Les gens vont être plus tolérants aux contraintes, à condition que ce soit raisonnable. Ce Covid-19, c’est un peu une répétition générale avant le conflit avec le climat. On est nombreux à dire qu’il faut changer de direction devant ce qui nous attend. Maintenant, on sait qu’on peut le faire.

  • Crédit photo : Virginie Jullion
Auteur article
Patricia Guipponi

journaliste généraliste spécialisée notamment en social et santé.

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