Pascale d’Erm : « Vivre au contact de la nature réduit les risques de maladies »

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S'il est évident que côtoyer la nature est bénéfique pour la santé, cela n'est scientifiquement prouvé que depuis quelques années. La journaliste Pascale d'Erm a longuement enquêté sur le sujet. Rencontre.

Foret
Pascale d'Erm
Crédit ASN

Journaliste et réalisatrice spécialisée dans les questions de nature et d’écologie, Pascale d’Erm s’intéresse depuis une dizaine d’années aux effets bénéfiques des arbres, puis de l’eau sur notre santé. Elle partage le fruit de ses recherches dans deux films (Natura, 2018 puis Aqua, 2021), dont elle a détaillé les approches dans les livres associés (Natura chez LLL en 2019 et Aqua chez Florent Massot Edition en 2021).

 

Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur les liens entre santé et environnement ?

Pascale d’Erm : J’ai commencé à me pencher sur les bienfaits de la nature en 2009 lors de reportages que j’effectuais auprès de personnes vivant en autonomie en forêt ou travaillant dans des jardins thérapeutiques. Toutes me partageaient un état de bonne santé physique et mentale et témoignaient d’un sentiment d’avoir vitalement besoin de la nature. J’ai voulu comprendre d’où venait leur pleine santé et trouver des éléments scientifiques pour éclairer notre mal de nature.

Certes, l’idée que la nature a un impact sur notre bien-être mental et physique n’est pas nouvelle. Hippocrate, Galien, Hildegarde de Bingen l’ont mise en pratique il y a bien longtemps. Mais ses effets sur notre mental et sa manière de rééquilibrer notre état physique et nerveux ont été appréhendés encore récemment sur une base plus philosophique que scientifique.

L’Organisation Mondiale de la Santé énonce dès 1946 que « la santé est un état de complet de bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité ». Toutefois, les chercheurs ne s’emparent du rôle essentiel joué par la nature en la matière qu’au cours des années 1980-1990. En 1990, les annales de recherches ne comptent que trois références d’études sous l’intitulé Nature et Santé ; en 2015 on en compte 45 et en 2018 il en existait plus de 350. C’est la preuve même que ce sujet de recherche est en plein boom !

« Nous souffrons d’un manque de nature »

Qu’avez-vous découvert lors de votre investigation ?

P. d’E. : En 2017, je suis partie au Japon et aux États-Unis pour aller à la rencontre d’une quinzaine de scientifiques dont les travaux crédibilisent les effets de la nature sur notre santé. Ils ne parlent plus seulement de bien-être, avec cette idée un peu « floue » que « la nature » nous fait du bien, mais proposent des critères scientifiques qui permettent de comprendre pourquoi et comment cela a un impact sur le corps et le mental.

J’ai découvert des centres de recherche de haut niveau où sont étudiés les liens entre la nature et notre état de santé global, comme Stanford ou Harvard par exemple. Aussi est-ce important ici de bien comprendre l’aspect global. On parle de santé physique, physiologique (avec mesure du pouls, évaluation des effets sur le cortex cérébral et le système nerveux autonome par exemple), de santé mentale (telles la lutte contre les pensées ruminatoires et la dépression), de santé émotionnelle (régulation des émotions positives/négatives, estime de soi, confiance en la vie et sens de la coopération, comment la nature nous décentre grâce à cette sensation qualifiée de fascination ou d’émerveillement – que les Anglo-saxons appellent « Awe »).

À travers cette enquête, j’ai mesuré à quel point nous souffrons d’un manque de nature. Nous avons oublié que nous dépendons d’elle. Il nous faut retravailler sur nos liens d’interdépendance avec le monde vivant et puiser dans nos réflexes vitaux profonds.

Ces champs de recherche ne sont pas les mêmes que ceux explorés par la santé environnementale ?

P. d’E. : Non, en effet, la santé environnementale ne traite pas des mêmes aspects, et elle s’inscrit dans des schémas plus longs. En France, c’est notamment le Plan national santé environnement (PNSE) qui traite de ces questions d’écotoxicologie et d’écoépidémiologie, mais cela n’avance pas assez vite il me semble… Les problèmes d’amiante, de plomb, de boues rouges, d’algues vertes, etc. mettent un temps fou avant d’être résolus.

Dans mes enquêtes, je me suis intéressée aux bénéfices de la nature et à la façon dont la prise en compte de ces effets joue aussi sur nos considérations écologiques. Plutôt que d’imposer par injonction, nous pouvons fonctionner par compréhension.

L’ensemble des professionnels de santé que j’ai rencontrés (médecins, biologistes, psychologues, urgentistes, directeurs de clinique et d’hôpitaux) m’ont expliqué que leurs études ne visent d’ailleurs pas à remplacer la médecine conventionnelle, mais à l’accompagner en prévention des maladies ou en parallèle des traitements. Cette connaissance des effets de la nature sur notre santé est donc utile pour nous aider à anticiper et traverser la maladie, mais c’est forcément moins lucratif…

« Les travaux convergent et montrent que fréquenter la nature a des effets immédiats »

Pouvez-vous nous détailler les bénéfices identifiés par les chercheurs et spécialistes que vous avez rencontrés ?

P. d’E. : Les travaux convergent, et montrent tous que fréquenter la nature a des effets anti-stress immédiats sur la régulation du pouls, la pression artérielle, le système nerveux parasympathique autonome (garant du calme et de la digestion notamment) et les émissions de cortisol (l’hormone du stress). Mais plus globalement, les études montrent que vivre au contact de la nature réduit les risques de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2, d’obésité, modère les troubles de l’anxiété, l’hypertension, aide à lutter contre la dépression.

L’expérience de nature améliore aussi nos capacités de concentration et d’apprentissage, atténue la fatigue mentale, accroît l’optimisme, l’empathie, l’altruisme et permet de restaurer la confiance en soi. Pour les enfants, jouer dans la nature a des effets sur les résultats scolaires, tempère les troubles de l’attention et l’hyperactivité, combat l’obésité, soutient leur construction identitaire et l’acquisition de comportements sociaux.

« Nos modes de vie sont en jeu »

Dans vos films et vos ouvrages, vous expliquez en détail les travaux menés en forêt, au contact des arbres, ou au bord de l’eau – voire dans l’eau. Vous en appelez à des alliances entre les professionnels du « blanc », du « vert » et du « bleu », pouvez-vous nous détailler un peu cette idée ?

P. d’E. : De nombreux professionnels de santé ne connaissent pas encore ces recherches effectuées sur les bénéfices de la forêt ou de l’eau. L’ensemble des études que j’ai consultées (environ 450 sur les effets du végétal et une bonne centaine sur les effets de l’eau) traitent principalement de la prévention et l’on mesure alors le retard de la pratique médicale en la matière.

Dans de nombreux pays (tels la Finlande, l’Allemagne, le Royaume-Uni ou l’Écosse), les médecins prescrivent des « ordonnances de nature » pour prévenir des maladies liées à l’anxiété ou la dépression. En France, dans Aqua, je donne l’exemple d’un médecin généraliste qui donne à ses patients, au Pays basque, des ordonnances bleues. Il a ainsi pu soigner ses patients souffrant de dépression en leur préconisant des séances d’activités physiques à haute dose en bord de mer et accompagner des personnes atteintes de sclérose en plaques, de cardiopathie, ou encore des seniors.

Et si l’on connaît certains de ces bienfaits depuis toujours, notamment via les thalassothérapies, on a la preuve aujourd’hui que d’effectuer de l’exercice physique au grand air dans un espace naturel préservé agit avec efficacité contre toutes les maladies de civilisation liées à nos modes de vie (sédentarité, stress, diabète acquis, maladie cardiovasculaire, maladie respiratoire, diabète de type 2, dépression, etc.). L’expérience de nature freine ou ralentit ces maux, que l’on soit en ville ou dans le milieu rural. Ce sont surtout nos modes de vie qui sont en jeu et que nous pouvons changer.

« Il n’y a pas de santé humaine possible sans une planète elle-même en bonne santé »

Ne reste-t-on pas ainsi dans une approche très utilitariste de la nature, à se rendre compte qu’après l’avoir détruite, elle nous est précieuse pour notre survie ?

P. D’E. : Pour moi, le mot-clé ici est : Interdépendance. Il ne s’agit pas en effet d’un énième service que nous allons demander à la nature. Mais il s’agit de réaliser qu’il n’y a pas de santé humaine possible sans une planète elle-même en bonne santé. Au-delà du besoin de nature, c’est surtout une nature vivante qu’il faut préserver.

Il ne s’agit pas d’un choix éthique ou politique, mais du seul moyen pour préserver l’existence de l’humanité sur terre. Cette équation à des milliards d’inconnues doit nous aider à retisser un autre lien au vivant. Nous ne sommes pas au-dessus, contre ou au centre de la nature, mais avec, parmi et pour le monde vivant. Sans doute est-il temps que notre culture de la santé intègre en profondeur cet éclairage scientifique de nos interdépendances avec la nature en matière de santé. Valoriser l’expérience de nature, pour tous, est désormais un enjeu de santé publique.

  • Anne-Sophie Novel
  • Crédit photo : Istock

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