Santé environnementale : « Les entreprises ont intérêt à en faire une priorité »

mis en ligne le :

Face aux enjeux liés au changement climatique, nombre de spécialistes appellent à faire émerger un nouveau modèle d’entreprise, qui fasse de la santé environnementale un levier de transformation. Les explications de Ragnar Weissmann, docteur en microbiologie et en toxicologie, directeur scientifique de l’association Objectif Santé Environnement (OSE).

Ecologie et entreprise
Ragnar Weissmann
Crédit DR

Le Dr Ragnar Weissmann a fondé l’association Objectif Santé Environnement (OSE) en 2016 avec l’objectif de diffuser les connaissances scientifiques sur la santé environnementale, former et accompagner des collectivités, entreprises, établissements de santé, etc. Il nous explique en quoi et comment la crise sanitaire liée au Covid-19 nous rappelle le lien étroit entre état de santé,  environnement et économie et nous oblige à redévelopper une vision globale et à long terme de prévention des risques.

 

Cela passe par l’intégration de la santé environnementale dans la culture d’entreprise, par exemple à travers des sujets comme la construction des bâtiments et la qualité de l’air intérieur, le choix d’un nettoyage sain ou l’éviction des perturbateurs endocriniens. Avec de nombreux cobénéfices : une réduction des coûts à long terme, une meilleure anticipation des crises et une capacité à fédérer les salariés autour d’un projet porteur de sens.

Pourquoi appelez-vous à l’émergence d’un nouveau modèle d’entreprise ?

Ragnar Weissmann : Le modèle de gouvernance basé sur la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) considère encore trop souvent qu’une entreprise peut continuer à avancer en traitant sur un pied d’égalité les trois dimensions du social, de l’environnement et de l’économie, indépendamment les uns des autres. Il est temps de changer de vision car la crise sanitaire liée au Covid-19 a rebattu les cartes. Il apparaît qu’aujourd’hui on ne peut pas avoir un bien-être social ni une économie florissante si on ne se préoccupe pas, au préalable, de santé et d’environnement et qu’on n’en fait pas une dimension stratégique.

Bien que des doutes persistent concernant l’origine du Covid-19, il y a un consensus scientifique sur une probable origine zoonotique, liée à un changement environnemental global, et favorisée par le déclin de la biodiversité. Quant à sa propagation, elle a bel et bien été favorisée par des facteurs environnementaux liés à nos modes de vie, à la fragilisation des populations (maladies chroniques) ainsi qu’à une mauvaise qualité de l’air intérieur (ventilation, filtration) dans de nombreux bâtiments.

Il y a eu sous-utilisation des bâtiments comme armes contre le Covid-19, car leur capacité de réduire ou d’accroître la transmission du virus a été largement sous-estimée.

« Anticiper les crises pour ne pas les subir »

Quel intérêt pour le monde de l’entreprise d’opérer cette transformation vers une prise en compte de la santé environnementale ?

R.W. : Le changement climatique entraîne des risques multiples, notamment celui de voir émerger de nouvelles épidémies. Changer de modèle maintenant est la garantie d’anticiper et de prévenir les risques plutôt que d’agir dans l’urgence.

Avec la crise sanitaire liée au Covid-19, l’ensemble des mesures prises ont été des stratégies d’urgence, de réaction et de lutte immédiate (port du masque, confinement…). Pourtant, l’émergence de nouvelles maladies virales et l’augmentation de maladies infectieuses d’origine zoonotique sont connues depuis de nombreuses années. L’idée est de prendre des mesures en amont pour ne plus avoir à subir ce genre de situations. En sachant qu’à long terme, une posture d’anticipation et de prévention est financièrement plus rentable pour une entreprise.

Face à la forte médiatisation de la santé environnementale, l’entreprise a aussi intérêt de s’y intéresser pour soigner sa réputation et pour regagner la confiance du public et des futurs talents à recruter.

Pourquoi dites-vous qu’anticiper coûte moins cher ?

R.W. : Prenons l’exemple du bâti. Aujourd’hui, nombre d’entreprises privilégient les grands espaces de travail ouverts, sans se soucier de la bonne qualité de l’air intérieur ni du confort de travail des salariés. Certains souffrent de la chaleur parce qu’ils sont près des fenêtres, d’autres au contraire ont froid parce qu’ils en sont trop éloignés ou assis sous les bouches d’entrée d’air, etc. Face à l’insatisfaction des uns et des autres, on investit dans des climatiseurs ou d’autres solutions techniques coûteuses et polluantes. Ces dernières auraient pu être évitées si le bâti avait été mieux pensé et avait intégré les coûts de fonctionnement. Il est aussi reconnu qu’il existe un lien entre qualité de l’air intérieur, capacités cognitives, performances au travail, absentéisme et risque de transmission de virus. Ce sont des coûts, certes indirects, mais qui peuvent être très importants.

De même avec la réglementation : il existe un risque juridique et économique réel. Régulièrement, des substances chimiques sont remises en cause voire interdites par la législation européenne compte tenu du risque qu’elles représentent pour la santé des salariés ou des consommateurs. Une entreprise qui anticipe ces interdictions maîtrise davantage ses coûts.

« La santé environnementale est un sujet très fédérateur »

Comment amorcer cette transformation ?

R.W. : Il convient d’aller au-delà de petits gestes et de créer, en interne, une dynamique de changement permanent autour de la santé environnementale. C’est-à-dire faire en sorte que ce sujet devienne le principal levier de la transformation, qu’elle lui donne du sens et une raison d’être.

En réalité, aujourd’hui, la santé environnementale est un sujet très fédérateur, car il touche et intéresse tout le monde à différents titres. Et pour réussir la transformation qui s’impose aujourd’hui, l’entreprise a besoin de salariés engagés, informés et formés.

Quand on met en place, par exemple, le nettoyage « sain » – un nettoyage débarrassé de substances toxiques qui dégradent la qualité de l’air – les salariés comme la direction s’y retrouvent. C’est bénéfique pour la santé, cela permet de préserver l’environnement, de répondre à des attentes sociétales fortes et d’être en phase avec des valeurs personnelles. Sans compter l’optimisation des achats, avec à la clé des économies de l’ordre de 20 à 40 %.

« La santé environnementale, une source d’opportunité et d’innovation »

Une prise de conscience est-elle en train de s’opérer dans les entreprises ?

R.W. : Les grandes entreprises ont très bien compris l’intérêt et les enjeux qu’il y avait à opérer cette transformation. L’association française des Entreprises pour l’Environnement (EpE), qui regroupe une soixantaine d’entre elles, a d’ailleurs créé une commission santé environnementale et se préoccupe grandement du sujet. La santé environnementale est également une source d’opportunité et d’innovation extrêmement importante, notamment pour les entreprises de l’Économie sociale et solidaire (ESS), de plus en plus nombreuses à se saisir du sujet.

Toutefois, il existe encore des résistances du côté des petites et moyennes entreprises qui restent nombreuses à privilégier une vision à court terme. De plus, beaucoup d’entreprises peinent à intégrer le caractère systémique et multidisciplinaire de la santé environnementale, la traitant uniquement par le prisme du risque chimique. La majorité d’entre elles appliquent une approche

de prévention et de gestion de risque et n’assument pas encore leur rôle de promoteur de la santé.

Autre réserve : la tentation du « green washing  » ou la volonté de se donner une image écologique vertueuse, sans que cela soit suivi d’effet. C’est pourquoi, au-delà des discours, il est important de rester toujours attentif aux actions concrètes qui sont menées.

  • Émilie Gilmer
  • Crédit photo : Getty Images

Aucun commentaire pour cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.

*

*

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.